Un essay biographique dAndreas Platthaus |
| Qui connaît Georges Rémi ? Qui ne connaît pas Hergé ? Une seule et même personne, pourtant. Cest en 1924, à 17 ans, que le dessinateur belge a lidée dinverser ses initiales pour en faire un pseudonyme : R.G. Hergé. Il lance ainsi une tradition dans la bande dessinée franco-belge, reprise ensuite par Jijé (pour Joseph Gillain), Jidéhem (Jean de Maesmaker) ou Dupa (Luc Dupanloup), pour ne citer que quelques exemples. Pour ces dessinateurs et auteurs, ces pseudonymes sont la griffe dun artiste, quils utilisent fièrement, alors que leurs aînés du 19e siècle, Emmanuel Poiré, Henri de Saint-Alary ou Georges Colomb préféraient se cacher derrière des noms de fantaisie : Caran dAche, Henri de Sta ou Christophe, la bande dessinée nayant pas encore, à lépoque, acquis ses lettres de noblesse. Cest chose faite avec Hergé. Ce pionnier était, à ses débuts, un Monsieur Jourdain de la BD. Il tirait sa passion pour les histoires illustrées des quotidiens américains, que des amis lui rapportaient des Etats-Unis, dont certaines étaient reprises dans des journaux belges. Le jeune Bruxellois catholique, aîné dune famille de tailleurs, sengage dans le scoutisme, comme nombre de jeunes de cette génération. Dès 1922, il dessine des illustrations dans des revues scout. Le 19 avril 1925, le journal hebdomadaire de jeunesse "Le blé qui lève" publie la première histoire illustrée dHergé, une histoire drôle en quatre vignettes, dépourvue de toute légende. Une modeste caricature de journaux, dans la tradition européenne de lépoque convenue, statique et singulièrement peu annonciatrice du talent qui allait révolutionner la BD. A peine une année plus tard, Hergé sattelle à sa première véritable série, "Totor" - les aventures dun chef scout qui sera publiée dans le supplément jeunesse du quotidien catholique du matin « Le Vingtième Siècle ». Le dessin emprunte au style du cinéma des années vingt ; au sommaire, toute la série est même qualifiée de « production cinématographique ». Ce nest pas par hasard : les jeunes lecteurs sont aussi de grands consommateurs de cinéma, mais pas des lecteurs de BD. En effet, ce nest quun an avant, dans une série intitulée « Zig et Puce », quAlain Saint-Ogan choisit dutiliser systématiquement des bulles à textes. Il est le premier dessinateur francophone à le faire. Hergé nen est pas encore là. Dans une légende, il décrit, en bas de la case, ce quon peut y voir. Avec quelques interruptions, Hergé dessine "Totor" deux années durant, avant de passer à autre chose. Pour lédition de Noël 1928 de la revue "Le Sifflet", il dessine un jeune garçon accompagné dun fox terrier plein dentrain. Cela na pas échappé à léditeur du "Vingtième Siècle" qui recherche un dessinateur pour un projet se son cru: un jeune reporter sillonne le monde pour son journal, et ses aventures sont racontées au lecteur dans un bande dessinée. Les expériences avec Hergé ont été positives, et le joyeux tandem de lédition de Noël correspond exactement à lidée que léditeur se fait de son jeune héros. On engage donc Hergé, âgé de 21 ans, lui met dans les mains un livre de propagande sur les atrocités commises en Union soviétique et lui donne pour consigne de faire voyager son personnage à travers cette Russie révolutionnaire en ne reculant devant aucun cliché. Une grande aventure commence. Le premier épisode paraît le 10 janvier 1929. Le petit reporter prend le train pour lEst à la gare de Bruxelles. Le jeune héros est nommé dès le premier épisode, il sappelle Tintin. Son vaillant compagnon répond au nom de Milou. Chaque semaine, les lecteurs pourront voir sur deux pages évoluer les deux courageux voyageurs qui, après 139 pages dun récit plutôt confus, rentrent à Bruxelles le 9 mai 1930. En seize mois, Tintin et Milou ont atteint une telle popularité chez les lecteurs du « Petit Vingtième » que le jour du retour fictif annoncé dans la bande dessinée, des milliers décoliers viennent lattendre sur le quai de la gare. Léditeur avait pris le soin dengager un jeune homme déguisé en Tintin qui descend effectivement du train en compagnie dun fox terrier. Cest le premier triomphe commercial dune BD qui deviendra le modèle du genre dans toute lEurope. Comment expliquer ce succès ? Tout dabord, il faut citer une bande dessinée de George MacManus quHergé admirait par dessus tout et dont il sest inspiré jusque dans les détails du dessin : « Bringing up Father ». On y trouve déjà les fondements de lesthétique communément attribuée à Hergé, la fameuse "Ligne claire". Pourtant, les lignes élégantes, quoiquun peu austères, le dessin méticuleux des arrières-plans et la composition plane sont autant déléments quon trouve déjà chez MacManus. Hergé na donc fait quimporter la recette en Europe qui plus est avec une certaine maladresse au début. Car il faut se rendre à lévidence : le premier épisode de Tintin et Milou, « Tintin chez les Soviets », est bel et bien mal dessiné. Hergé manque encore totalement dexpérience, mais il utilise maintenant des bulles à textes (qui, pour la réimpression dans le magazine « Curs vaillants » ont été effacées et remplacées par les fameuses légendes). Et il raconte une aventure voilà la vraie nouveauté. Car dans sa marche triomphante entamée plus de 30 ans auparavant dans les quotidiens New Yorkais, la BD se cantonnait encore aux histoires drôles et courtes. En 1929, une simultanéité inexplicable se produit en Belgique et aux Etats-Unis : la semaine où Hergé lance Tintin, deux BD paraissent pour la première fois aux Etats-Unis, racontant, elles aussi, une histoire longue et passionnante : « Buck Rogers » et « Tarzan ». Un nouveau genre est né, la BD daventures, qui est aujourdhui encore le modèle du genre. Très vite, les différents épisodes de Tintin et Milou paraissent sous forme dalbums, une méthode de publication qui reste, aujourdhui encore, une caractéristique de la BD franco-belge : première parution sur deux pages, puis regroupement de tous les épisodes en albums, avec à la clé des gains substantiels. Bientôt, en dépit de son jeune âge, Hergé devient le grand maître du genre. Les nouvelles aventures de Tintin sont attendues avec impatience, et le dessinateur ne laisse pas ses lecteurs reprendre leur souffle. Il aligne les épisodes à une cadence impressionnante. Lorsque les Allemands envahissent la Belgique en juin 1940, Hergé a fait faire à Tintin 9 périples, dont chacun a duré plus dun an. En parallèle, il crée deux séries qui sadressent à un public un peu différent. "Quick et Flupke", lancée dès 1930, mise sur lhumour ; "Jo, Zette et Jocko", créée en 1937, est un récit daventures destiné à des enfants plus jeunes, où la toile de fond réaliste des albums de Tintin fait défaut. Avec sa minuscule entreprise, Hergé parvient, au début des années 30, à imposer la BD comme genre, pratiquement en cavalier seul. Les imitateurs senfoncent dans la brèche, en premier lieu Jijé, avec son reporter Jojo, un clone de Tintin à sy méprendre. Mais Hergé sait préserver sa spécificité et se mue en perfectionniste de lhistoire et du graphisme. A tel point quil doit bientôt appeler du renfort. Cest dailleurs un miracle que cette expansion ne se produise quen 1942. La pénurie de papier pendant la Guerre force les éditeurs dHergé à renoncer aux gros albums de plus de 100 pages. Le dessinateur est prié de se limiter désormais à 62 pages. Même les vieux albums, qui trouvent toujours de nouveaux adeptes, devront respecter ce format, au prix de considérables remaniements. En contrepartie, les nouvelles versions sont imprimées en couleurs, mais le travail à fournir est encore plus important. Hergé décide en 1942 dengager une dessinatrice-assistante et met également sa femme Germaine, épousée en 1932, à contribution pour les remaniements. Toutefois, il faudra attendre larrivée de lautodidacte Edgar Pierre Jacobs pour que les histoires davant-guerre dessinées en noir et blanc, dune longueur variable, soient converties en albums en couleurs au format unique, ceux que nous connaissons tous. Pendant loccupation, Hergé continue comme si de rien nétait à envoyer Tintin en voyage. Après la libération de la Belgique, on lui reproche davoir collaboré avec loccupant. Ce nest quaprès la création du journal « Tintin », pour lequel on ne pouvait se passer du dessinateur, que linterdiction professionnelle qui le frappait est levée. Le retour dHergé sur le trône de la BD européenne, resté vide dans lintervalle, ne se fait pas attendre bien longtemps. Après 17 années de production régulière, les pauses sallongent et se multiplient. Hergé se torture pour savoir comment satisfaire au mieux à ses propres exigences. Pourtant, cest un festival de chefs duvres : Les sept boules de cristal, Le Temple du soleil, Objectif lune, On a marché sur la lune, (presque deux décennies avant Apollo), Tintin au Tibet, lhistoire policière autour des Bijoux de la Castafiore, le fin du fin des classiques de la BD. Dans les petits studios quil a aménagés, Hergé sentoure dune équipe qui maîtrise son style comme lui-même. Mais il nentend partager aucune décision, fait lui-même toutes les esquisses, ne laisse personne simmiscer dans les scénarios et supervise chaque détail de la BD en gestation. Ce perfectionnisme, qui confine au grotesque, produit des blocages de plus en plus gênants ; Hergé perd de son assurance et gonfle les préparatifs des nouveaux albums à tel point quà la fin, les nouvelles aventures de Tintin et Milou se font attendre des années. Les deux autres séries ont été abandonnées depuis longtemps. A la fin des années 50, des problèmes personnels aggravent encore la situation : Hergé tombe amoureux dune de sa collaboratrice Fanny Vlaminck, quil ne peut épouser que 20 ans plus tard, sa première femme refusant longtemps au divorce. Dans les albums dessinés ces années-là, certains passages, autobiographiques, laissent apparaître les dilemmes de lartiste. Tintin devient lalter ego de son créateur. Pourtant, sa réputation va toujours grandissant, et bientôt, les studios Hergé gagnent plus dargent avec les commandes dillustrations pour la publicité et le marketing quavec les albums. Sur le plan de la qualité iconographique, seul Mickey Mouse tient la comparaison avec la silhouette typique du héros à la houppette ; aucun autre personnage de BD ne se prête mieux a une exploitation commerciale que le jeune reporter de Bruxelles. En 1974, un long métrage danimation paraît sur les grands écrans, « Tintin et le lac aux requins », mais son retentissement reste limité. Lorsque Hergé meurt le 3 mars 1983 à lâge de 75 ans, pas une seule page de Tintin et Milou nest sortie des studios depuis 7 ans, et le nouvel album « Tintin et lAlph-Art » nest encore quune ébauche de quelques pages. Son dernier fidèle compagnon de route, Bob de Moor, maîtrise son graphisme à la perfection, mais il nose pas dessiner la suite des aventures de Tintin et Milou, dautant que la "Fondation Hergé" créée par sa femme Fanny gère dune main de fer les droits sur luvre du dessinateur. Il faudra attendre ces toutes dernières années pour que paraissent des biographies critiques du grand maître de la bande dessinée, des publications que la fondation avait réussi à contenir pendant des années. Si limage de lhomme Georges Rémi a été quelque peu égratignée, son talent de dessinateur reste intact. Je dirais même plus, jamais Hergé naura été autant reconnu comme un phénomène unique dans le domaine de la bande dessinée. Andreas Platthaus |