Un commentaire du réalisateur a été enregistré spécialement pour le DVD. Nous en reprenons
ici le passage qui décrit le tournage des toutes prémières scènes du film : le travail du cyclo,
la rue, et la volonté de dépasser sa condition.
 
1 - Extérieur. Jour. Devant l'organisme d'aides aux pauvres

Un ami cyclo comme lui, l'attend, accroupi sur le trottoir près de son véhicule. Il se redresse et se dirige vers le cyclo qui freine.

L'ami (inquiet) :
-T'es plutôt en retard.

Le cyclo (descendant de son véhicule) :
-Hum…

Le cyclo regarde vers l'entrée de l'organisme d'aides aux pauvres. Il va et vient sans regarder son ami. Puis il va ouvrir le coffre sous le siège du véhicule et sort un journal qu'il tend à son ami, toujours sans le regarder.

Le cyclo :
-Relis voir si c'est bien ça.

L'ami lit le paragraphe concernant la possibilité pour un cyclo d'avoir son véhicule personnel grâce à une aide accordée par cet organisme.

Le cyclo (regardant dans le journal) :
-Fais voir où c'est.

L'ami lui montre du doigt le paragraphe. Il prend le journal, relit et va ensuite le remettre dans son coffre d'où il sort une bouteille d'eau qu'il tend à l'ami...
Il se penche, joignent les mains. L'ami verse doucement l'eau dans ses dans ses mains. Il se lave le visage, puis les pieds. Il remet la bouteille sous le siège et se sèche avec une petite serviette.
Il traverse la Rue en direction de l'organisme d'aides aux pauvres. L'ami du Cyco range le véhicule de ce dernier à côté du sien.


2 - Intérieur. Jour. Le bureau d'aides aux pauvres

La conversation est en cours. Une table chargée de dossier sépare
le Cyclo de son interlocuteur, un homme de 45 ans.

Le fonctionnaire
-Age ?

Le cyclo
-J'ai 18 ans

Le fonctionnaire
-Situation de famille. Père et mère ?

Le cyclo
-Ma famille a de grandes difficultés…

Le fonctionnaire (l'interrompant)
-Non répondez à la question concernant la situation de vos parents.



Le cyclo
-Ma mère est morte en mettant au monde ma petite sœur. Mon père est mort dans un accident il y a un an.

Le fonctionnaire
-Circonstances de l'accident ?

Le cyclo
-Le cyclo de mon père a été écrasé par un camion. Lui et ses deux clients sont morts sur le coup

(…)

Le fonctionnaire
-C'est bon, votre dossier sera examiné en toute équité. On vous fera savoir

Il pose le dossier sur une pile de paperasses



 

« Premier son, crissant, strident. Premier visage un peu tendu, pas forcément sympathique, mais qui reflète une réalité sociale, le monde du travail, l'effort physique, l'argent… Le film commence de manière très réaliste, caméra cachée, et figuration naturelle. Coup de chance formidable : une Mercedes noire se retrouve dans le champ de la caméra au milieu d'une population visiblement pauvre. C'est le contraste d'un pays qui change, d'un pays en métamorphose.
A l'image des personnages c'est un film qui « fait la gueule »… j'ignore pourquoi cette expression est juste.


Pour ce premier plan après le générique, nous avons tout arrangé avec l'équipe de tournage, avec un contrôle sur tout, avec notre figuration. Je voulais que le film commence de manière très réaliste pour créer une base sociale, très ancrée dans la réalité, mais ce réalisme ne conduit qu'à une constatation sociale, et c'est pour cette raison que le réalisme va de plus en plus partager sa place avec un monde plus intérieur. Le réalisme est incarné par le Cyclo, alors que le monde intérieur est pris en charge par un personnage que j'ai appelé le Poète, mais qui est en réalité un chef de gang. Cette séquence a été faite le premier jour de notre tournage. Je voulais habituer l'acteur du Cyclo qui est un amateur, à la présence de la caméra. Je l'ai placé de sorte que son regard soit vraiment très proche de l'objectif. Cela l'a beaucoup gêné, et il regarde un peu de côté. Nous avons fait plusieurs prises, jusqu'à ce qu'il parvienne à se maîtriser face à la caméra, mais la meilleure était la première, dans la mesure où ellle reflétait sa crainte, sa peur dans ce décor, qui est un lieu officiel. »