De 1968 à 1972 on assiste en Italie à une violente réaction contre un système incapable d'absorber le flux de demandes d'une société en pleine expansion. Comme dans d'autres pays occidentaux, l'explosion de la contestation débute dans les universités. Le rejet de l'autorité, la contestation permanente, la violence verbale et physique se développent et s'ajoutent à des
slogans faciles comme la promotion pour tous...
Tous ces éléments transformeront certaines universités et lycées en foyers du terrorisme.
Mais en 1968, c'est dans les usines que la contestation trouve son expression majeure.
En même temps l'équilibre politique est bouleversé par des résultats électoraux qui mettent successivement en difficulté les deux forces de la majorité : Le Parti Socialiste et la Démocratie Chrétienne.
Il en résulte une crise mortelle de la formule même Centre-Gauche qui faute d'alternative va agoniser pendant 10 ans. Ajoutons à cela que des groupes d'extrême gauche analysent la situation comme révolutionnaire et se préparent à des formes de subversion violente.
A cette violence répond celle de l'extrême droite décidée à ne pas laisser les rues à ses adversaires.
La première manifestation de ce phénomène qui allait marquer l'Italie pendant une décennie est l'explosion de deux bombes à la Banque d'agriculture, Piazza Fontana à Milan (la ville de Visconti) en décembre 1969, tuant 10 personnes; au même moment d'autres bombes explosent à Rome ...

Deux mois plus tôt, sortait "LES DAMNES" le film de Visconti avec Dirk Bogarde, Ingrid Thullin, Helmut Berger entre autres.

"LES DAMNES" nous plonge en 1933 où parallèlement à la montée, du nazisme, nous assistons à la décadence d'une famille de puissants maîtres de forges : Les Von Essenbeck.

Lors de l'anniversaire du patriarche Joachim, se déclare l'incendie du Reichstag. Joachim décide immédiatement d'ignorer son hostilité aux nazis pour assurer la survie de ses affaires et annonce la nomination de son neveu Konstantin, dignitaire S.A., à la tête de la vice présidence des aciéries.

Dans la nuit suivante Joachim est assassiné et on accuse Herbert, son gendre, un libéral, du meurtre :il doit fuir. Martin, seul héritier, devient ainsi président de la société mais manipulé par sa mère (Sophie), il nomme à sa place, l'amant de celle-ci, F. Bruchman. Alors que la nuit des longs couteaux nous débarrasse de Konstantin, Martin tombe dans les griffes du S.S. Aschenbach qui lui fait comprendre les manigances de sa mère. Il se venge en contraignant cette dernière et son amant au suicide. Martin se range aux côtés des Nazis les menant au pouvoir des grandes aciéries Essenbeck.

Dans le contexte du terrorisme en Italie, Visconti répond par l'évocation de la montée du Nazisme : Le fachisme n'est pas mort selon lui et surtout il ajoute :

"Il me semble que de toutes les interprétations du fachisme, la plus juste, plus juste que celle de caractère freudien et psychanalytique, est celle qui considère le nazisme comme la dernière phase du capitalisme dans le monde, comme le dernier résultat de la lutte des classes arrivée à son extrême conséquence, à son extrême solution, celle d'une monstruosité comme le nazisme ou le fachisme et qui naturellement ne peut préluder à autre chose qu'à une solution dans un sens socialiste".

Le capitalisme, c'est bien là le mal, l'alternative socialiste ne peut rien résoudre : nous sommes en pleine décadence, hier comme aujourd'hui.

Cette véritable "dégénérescence" renvoie, dans cette dimension passé-présent, à un monde où la loi du profit impose sa dictature aux choses et aux hommes, où les hommes eux-mêmes sont réduits à être des chacals et des hyènes.
L'instrument de leur pouvoir c'est l'argent, le temple de leur culte, c'est l'usine hérissée de cheminées.
Dans le film le nazisme se présente, tout d'abord comme l'intrusion de la vulgarité dans ce qui est
l'apparence du bon goût :
- C'est Konstantin, le S.A.,dont le corps gras s'oppose à celui qui le lave dans une superbe salle de bain.
- C'est le travestissement de Martin dans la fête d'anniversaire de Joachim.
- C'est Konstantin encore, lorsqu'il vocifère ''La Mort d'Isolde" de Richard Wagner dans un état d'ébriété avancé.

Bien entendu, le nazisme c'est aussi la justification du crime dans toute son horreur.
Comme le dit le S.S. Aschenbach en citant Hitler :
" La morale traditionnelle est désuète et inutile à notre élite pour qui tout est permis ".
Ou encore citant Hegel:
" La raison d'état commande d'écraser l'innocente fleurette si celle-ci obstrue le chemin ".

Ainsi les Nazis et ceux qui collaborent, peuvent se permettre le crime sans craindre la punition:
Le meurtre de Joachim, le viol d'une petite fille, l'assassinat des S.A., l'inceste, le suicide "organisé" de sa propre mère.

Il n'y a pas de voyeurisme malsain à mettre en scène la cruauté selon Visconti, mais bien un souci permanent de compréhension :

" Le Décadentisme, si nous cherchons à nous immerger de nouveau dans ce type d'atmosphère, c'est parce que nous voulons démontrer l'évolution de la société aussi à travers les cataclysmes qui l'ont bouleversée "

Ainsi, dans " LES DAMNES ", Visconti nous défi de toute contemplation. Privilégiant un rythme de plans rapides, par le choix des cadrages et par le jeu d'une lumière très contrastée qui déforme, l'aspect formel produit essentiellement un monde d'angoisse : Le film semblant d'un certain point de vue exalter la perversion, en réalité dénonce.

"MORT A VENISE" en revanche, sera la version lumineuse des "DAMNES", la Décadence perçue et vécue comme un Idéal, et parce que l'Art existe encore, il comble toutes nos désillusions.
En miroir, ces deux films affirment la vision duelle de la Décadence chez Visconti :
L'artiste Aschenbach de 1911 préfigure le S.S. Aschenbach de 1933.
Ainsi, l'Idéal peut tomber dans la dégénérescence.

O. Bombarda