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Thomas Mann
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Les Mann – ma famille

Je ne sais si d'autres partagent ce point de vue, mais quand je prépare un projet de travail important qui implique de surcroît des déplacements, je suis chaque fois très étonnée quand tout se passe comme je l'avais prévu et que le résultat est là, enfin terminé : c'est comme un enfant que l'on met au monde ! Il faut maintenant le laisser voler de ses propres ailes…

Voilà à peu près ce que j'ai vécu il y a environ trois ans, quand j'ai rencontré pour la première fois Heinrich Breloer au bar de l'hôtel « Frankfurter Hof ». La maison d'édition « Fischer Verlag » avait organisé cette entrevue. S'y trouvait également mon excellent ami Eberhard Goerner, avec qui j'avais déjà travaillé dans de nombreux films (p.ex. Botschafterin der Meere) et qui caressait depuis des années un projet similaire à celui de Breloer, auquel j'avais promis de participer.

Au départ, j'étais donc un peu réticente au projet de Breloer, et il ne m'a pas été facile de m'engager à y participer. Il fallait d'abord qu'une relation loyale s'instaure entre les deux cinéastes. Ceci a été le cas, et tous deux s'en sont tenus jusqu'au bout à ce qui avait été convenu.

C'était aussi la première fois que je devais m'exprimer en public sur la vie de ma famille, ce que j'avais scrupuleusement évité toute ma vie durant. La famille ne regardait que moi. Mon travail, lui, appartenait au public, et je ne voulais surtout pas que la notoriété de ma famille profite de façon imméritée à mon modeste travail.

Parvenue à l'âge de 80 ans, je pouvais faire abstraction de cet argument. Personne n'irait plus imaginer que je cherchais à établir ma carrière sur la célébrité de ma famille. De surcroît, tous mes frères et sœurs avaient déjà quitté ce monde. J'étais la dernière de ma génération, et j'avais pleinement conscience de savoir des choses dont plus personne d'autre ne pouvait témoigner. J'avais aussi à cœur d'écarter les malentendus et assertions erronées sur ma famille. Voilà pourquoi j'ai accepté de participer à ce projet qui m'a amenée à faire, pendant deux ans, un retour en arrière sur ma vie. Cela en soi était déjà une expérience étrange, mais mon trouble a été plus grand encore quand j'ai rencontré les merveilleux artistes qui allaient interpréter les différents membres de ma famille dans les séquences « fiction », parmi eux la jeune Katharina Eckerfeld qui devait incarner la petite fille que j'avais été. La mélodie du Doppelgänger de Schubert m'est alors revenue en mémoire: « Mon double, pâle compagnon, pourquoi pastiches-tu mes tourments d'amour ? »

Dès les premiers entretiens avec Breloer, ma défiance a commencé à faire place à des sentiments d'admiration et d'amitié. Il était parfaitement au fait de l'œuvre et de la vie de mon père, et de tout ce qui le concernait, et il avait fait un travail de préparation extraordinairement complet et systématique. Sa documentation aurait pu fournir la matière à une dizaine de films. De quoi susciter l'envie de plus d'un critique littéraire. Mais à la différence de certains de ces critiques, il était aussi d'une grande liberté d'esprit, très ouvert, toujours prêt à la discussion, et capable d'infléchir son point de vue si on parvenait à le convaincre. Il avait une profonde connaissance des faits, mais aussi une grande expérience et maîtrise artistique et cinématographique : cette association peu ordinaire de talent, de discipline et de métier est le secret de ses grands succès.

Enfin, le fruit de notre travail était là, devant nos yeux. C'était une première projection privée à Cologne au printemps de cette année. Je m'étais promis de regarder le film en « outsider », comme si j'eus été une personne quelconque parmi le public. J'y suis parvenue dans les parties documentaires. Je crois les avoir perçues comme l'aurait fait n'importe qui. Et elles étaient vraiment très, très réussies et admirablement bien choisies. Pour ce qui concerne en revanche les parties interprétées par des acteurs, ma réaction ne pouvait être que différente de celle du public. Pour lui, les séquences interprétées se confondaient avec la réalité, et il ne percevait aucune rupture entre les parties documentaires et celles jouées par des acteurs. Pour le public, c'était la famille Mann, mais pour moi, ce n'étaient ni mes parents, ni mes frères et sœurs ni mon oncle, mais simplement d'excellents acteurs. Armin Mueller-Stahl incarne mon père de façon très intuitive et convaincante, et j'ai ressenti de la sympathie et de l'admiration pour lui dès les premiers instants de notre rencontre. L'interprétation de la tragédie de mon frère Klaus et de celle de mon oncle Heinrich et de sa femme Nelly m'ont particulièrement bouleversée. C'était poignant, très fort, mais pour moi, cela reste une prestation artistique, et non pas la réalité.

J'espère que mon amitié avec Heinrich Breloer survivra longtemps à ces années de travail côte à côte sur ce film. Mais lui, en finira-t-il jamais avec ce travail? Je sais de quoi je parle. Je me suis lancée il y a près de quarante ans dans une recherche sur les océans, et je ne parviens plus à m'en défaire. Quand j'encourage des étudiants et de jeunes amis à s'intéresser aux océans, je les mets aussi en garde : fais attention, car une fois que tu seras tombé dans la mer, tu n'en sortiras plus !

Je pense avec un brin d'inquiétude à « l'océan » des informations qui dorment encore au fond des tiroirs de Heinrich Breloer. Heinrich, je ne sais pas si je dois te souhaiter d'y passer le restant de ta vie…