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ur cette page nous publions l'entretien intégral avec Youssef Seddik paru dans Historia. Youssef Seddik est l’un des auteurs de la série Mahomet.

«En confrontant christianisme et islam, on sort de la religion, on fait de l’histoire»

Historia – Qui était Mahomet : un chef d’Etat, un chef de guerre, un chef religieux, ou les trois à la fois ?

Youssef Seddik – La vie de Mahomet peut se diviser en deux parties, avant et après l’hégire. Avant, Mahomet est un chef religieux, un prophète persécuté dans sa propre ville. En prêchant le monothéisme, il menace directement le système économique caravanier des tribus arabes polythéistes qui viennent chaque année à La Mecque en pèlerinage. Or Mahomet leur dit : “ Vous allez maintenant prier pour un Dieu unique, un Dieu que vous n’allez pas voir, dont il n’existe aucune représentation. ” Pendant les dix années qui suivent la Révélation, il est persécuté : personne ne doit traiter avec lui, l’aider. Mahomet décide de partir pour Médine, où il compte déjà des fidèles, mais où se trouvent aussi des juifs persécutés par les Romains et des Arabes du Yémen.
Là, la vie de Mahomet bascule. Les communautés de Médine (des tribus juives, des tribus arabes judaïsées et des tribus païennes) sollicitent son arbitrage. Or, cette fonction d’arbitre est au cœur du système politique arabe : il n’existe pas de commandement à proprement parler dans les tribus ; le chef de la tribu est d’autant plus puissant qu’il est bon arbitre. Et Mahomet est considéré comme un bon arbitre, un hakam. Mais même à Médine, Mahomet reste un danger pour les Mecquois. C’est la bataille de Badr qui fonde politiquement l’islam. A partir de là, une succession de confrontations va faire de Mahomet non pas un guerrier, mais un homme d’Etat. Son but, lorsqu’il engage ces batailles, est de créer une seule nation. Il ne cherche pas à conquérir des territoires. Il veut unifier l’Arabie sous une seule idéologie, religieuse, parce que seule l’idéologie religieuse peut, à cette époque, créer l’unité. Il a la conviction que l’Arabie, avec une langue unique, une culture unique, des valeurs uniques, peut trouver son unité. Il a réussi.

H. – Jésus aussi veut répandre une seule idéologie religieuse. Mais d’une part, il ne prend pas les armes, d’autre part, ce n’est pas un homme d’Etat. Il ne cherche pas à fédérer les chrétiens en une seule nation.

Y. S. – Saint Paul le veut ! Il est difficile de comparer Jésus et Mahomet, ou Jésus et Moïse, ou Moïse et Mahomet. Il s’agit de trois figures, ni semblables ni différentes, qui se complètent. Moïse, c’est le législateur, Jésus, c’est la ferveur religieuse, Mahomet, c’est l’homme d’Etat. En confrontant christianisme et islam, on sort de la religion, on fait de l’histoire.

H. – Est-ce que le christianisme et l’islam sont deux religions prosélytes ?

Y. S. – Non. L’islam n’est pas prosélyte. Le Coran n’admet pas le missionnariat, ni Eglise ni prêtrise. Il recommande la lecture directe individuelle. Il n’y a aucun intermédiaire entre le croyant et Dieu. Le croyant s’adresse directement à Dieu.




H. – Dans ce cas, quel sens donnez-vous à l’extraordinaire expansion de l’islam qui a suivi la mort de Mahomet ?

Y. S. – La Syrie était déjà arabe avant Mahomet, tout en étant une colonie romaine. Mais l’Egypte et la Perse, qui ne l’étaient pas, entrent dans le giron de l’islam trois ou quatre ans après la mort du Prophète, ce qui est très rapide. Mon interprétation de la conquête ? Qui dit conquête pense à Alexandre, à Napoléon, c’est-à-dire à une immense armée qui investit un territoire. Or, la péninsule arabique, qui compte aujourd’hui 18 millions d’habitants, en avait approximativement un million et demi au VIIe siècle. Comment, avec une si faible population, peut-elle investir un espace de la taille de l’empire d’Alexandre le Grand jusqu’aux Indes à l’est, plus le Maghreb, plus l’Espagne – alors même que les Arabes n’ont jamais connu le mercenariat ? Comment une civilisation aussi ancienne que l’Egypte, incluse dans l’Empire byzantin, tombe-t-elle en quelques mois sous la poussée de caravaniers ? La vérité, c’est que ces Arabes islamisés ont été “ appelés ” par les populations des pays où ils se sont installés, surtout au Maghreb et en Egypte, alors sous le joug de l’empereur byzantin. Les petites gens vont trouver un sauveur dans ce monothéisme qui leur rappelle le monothéisme christique.

H. – Vous dites que c’est un appel des populations ?

Y. S. – C’est plutôt une désalliance avec Byzance qu’une alliance avec l’islam. La preuve : la Tunisie n’est vraiment devenue musulmane qu’au XIIe siècle. Cinq siècles après Mahomet, ils étaient toujours chrétiens. Les Algériens sont aussi restés chrétiens pendant cinq cents ans. Les musulmans ne cherchent pas à convertir mais à faire valoir une Ecriture. Les nouveaux arrivants n’exigent rien des populations. Ils les considèrent comme étant des gens du Livre, sauf qu’ils sont de croyance chrétienne ou juive. Ils leur demandent seulement de remplacer l’impôt religieux (zakat) par un autre impôt (djizya). Par rapport au christianisme et à la rigueur de saint Augustin, c’était une libération.

H. – On ne parle pas d’empire arabe, ce qui semble attester qu’ils n’ont jamais cherché à faire comme les Romains ou les Turcs.

Y. S. – Non, jamais ! D’ailleurs le mot empire n’existe pas dans la langue, on emploie un dérivé phonétique de l’imperatoria romain. En arabe, on utilise le mot “ califat ” pour désigner l’espace investi par le calife, mais l’idée d’empire n’existe pas.
Je m’oppose à l’idée qu’il y ait eu, du moins à cette période, des conquêtes militaires. Il s’agit plutôt d’une culturation. Si j’osais, je dirais que c’est la culture du Sud, un concept qu’on est en train de réduire à une notion géographique, qui s’adressait au Nord à la fois chéri et haï. Si on peut le réduire à cette simplicité, l’islam c’est la voix du Sud par rapport à l’exclusivisme du Nord.
Recueilli par Catherine Decouan

L’auteur

Diplômé de l’Ecole des hautes études en sciences sociales de Paris, où il a animé un séminaire d’études coraniques, Youssef Seddik est l’auteur de plusieurs ouvrages sur le monde islamique, dont Les Dits du Prophète et Brins de chicane, la vie quotidienne à Bagdad au Xe siècle abbasside (Actes Sud-Sindbad), et Si le Coran m’était conté, trois albums de BD des récits coraniques (Alef, 1989).

Dans la rubrique programme/auteurs sur ce site vous trouvez une biographie complète des auteurs.



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