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"La seule famille vraiment émancipée du monde antique"

Interview avec l'archéologue Michael Pfrommer sur le rôle des femmes et la situation des reines dans la dynastie des Ptolémée.

Le Prof. Dr. Michael Pfrommer a écrit unlivre qui accompagne le documentaire « Meurtres, pouvoir et passion. Les Ptolémée. » diffusé dans la soirée Thema sur ARTE le 05.01.03. Ce livre a pour titre « Les reines du Nil », Editions Philipp von Zabern, Mayence 2002 et est paru dans l' ARTE EDITION .

„Königinnen am Nil“
de Michael Pfrommer, Verlag Philipp von Zabern, Mainz 2002, ARTE-Edition

http://www.zabern.de

 

Dans l’Egypte ancienne, il était impensable qu’une femme devienne pharaon. Mais pourtant il y eut des exceptions : Hatchepsout, vers 1475 avant J.-C. et mille ans plus tard, toute une série de femmes qui appartenaient toutes à la dynastie des Ptolémées. Comment cela fut-il possible ? Comment est-ce arrivé ?

Dans un système patriarcal, et le monde antique était extrêmement patriarcal, il faut toujours une conjonction de trois facteurs pour que les femmes puissent s’emparer du pouvoir. Premièrement, elles devaient être issues d’une famille importante et cela n’avait donc rien à voir avec l’émancipation. Elles devaient également bénéficier du soutien de leurs époux ou de leur environnement masculin.  Et enfin, et c’était essentiel, elles devaient avoir des personnalités d’exception. Et il se trouve que la conjonction de ses trois facteurs est extrêmement rare.
Nous connaissons des cas similaires dans notre monde avec des femmes comme Benazir Butho ou Indira Gandhi. Le cas de la reine Hatchepsout est particulièrement exceptionnel et du reste elle s’est rapidement comportée en homme, car elle ne pouvait pas fonctionner comme une femme dans son monde.
Pour les femmes de la dynastie des Ptolémées, ce qui était fascinant, c’était que leur lignée totalement exceptionnelle – puisque ces femmes faisaient partie d’une famille divine et qu’elles étaient perçues comme telles (une sainte lignée de femmes) – leur valait visiblement des libertés qui étaient totalement impensables pour de simples êtres humains, des citoyens ou des sujets. Les femmes de la dynastie des Ptolémées représentent la seule famille vraiment émancipée du monde antique, ou du moins la seule dont nous ayons connaissance et cela sur une durée de trois siècles. C’est donc réellement un fait exceptionnel.




Est-ce que ces femmes en tant que souveraines avaient plutôt une fonction représentative ou est-ce qu’elles exerçaient vraiment un pouvoir ? Ont-elles eu réellement accès aux domaines masculins ?

Absolument. Cléopâtre est certainement l’exemple le plus éminent d’une femme dont on peut prouver qu’elle a gouverné seule. Même si formellement, elle avait toujours un partenaire masculin, ne serait-ce que son jeune fils. L’essentiel était qu’il y ait, pour l’apparence, un homme à ses côtés. Mais ceci est vrai également pour les autres femmes de la dynastie des Ptolémées et en particulier pour les femmes qui trois siècles plus tôt ont donné l’exemple et permis cette évolution. Elles se sont illustrées comme guerrières, comme sportives de haut niveau, et ce dans la discipline reine du sport antique, la course de chars. Aujourd’hui, elles seraient pilotes de formule 1. Il allait donc quasiment de soi qu’elles étaient perçues comme des représentations vivantes des dieux, comme enfantées par les dieux et donc comme d’essence divine. On pourrait en fait les considérer comme une sorte de troisième sexe. Et c’est ainsi d’ailleurs qu’elles fonctionnaient  sur le plan politique. Elles portaient toutes les insignes des hommes, par exemple des noms masculins.

Pouvez-vous nous expliquer plus en détail comment il était possible par exemple qu’une femme participe aux courses de chars à Olympie.

Toute une série de reines a même participé aux Jeux Olympiques. En principe, les femmes n’avaient même pas le droit d’être spectateurs. C’est dire si les reines ptolémaïques ont enfreint plusieurs tabous. En réalité, cela n’a été possible que parce qu’il y avait derrière une pression financière et politique énorme. Nous ne sommes pas en train de parler d’une famille royale quelconque dans un pays lointain comme l’Egypte, nous parlons en fait de la superpuissance hégémonique au troisième siècle avant Jésus-Christ. Et ses moyens de pression politique étaient énormes, tout comme ceux d’une superpuissance de nos jours. Mais le fait que l’on ait utilisé ces moyens de pression pour imposer la participation de femmes à des Jeux Olympiques montre à quel point la famille royale considérait comme exceptionnelle les femmes de cette dynastie. Et d’ailleurs les poètes de la cour parlent en permanence des femmes mais jamais ou rarement dans les mêmes termes des membres masculins de la famille royale.

Ces reines ont gouverné pendant quasiment trois siècles. Cela a-t-il eu d’une part des conséquences sur le rôle des femmes dans la société égyptienne et d’autre part sur les autres dynasties du monde antique ?

On peut dire de façon générale que cela n’a pas eu de conséquences sociales en dehors de l’admiration qu’elles suscitaient chez les Romains. Cela tient tout simplement au fait que, à la différence de ce qui se passe chez nous, on ne voyait pas derrière leur position d’exception une idée d’égalité des sexes. L’émancipation des reines ptolémaïques tenait essentiellement au fait qu’elles étaient différentes des autres femmes. Elles étaient des dieux et donc pour le dire très franchement, leur rayonnement et leur impact sur la société ont été égaux à zéro. A la fin de cette dynastie, la lignée s’est éteinte et ce fut fini. Pendant les quatre cents ans que dura l’Empire Romain, jamais une femme n’est montée sur le trône des Césars à Rome.




Et d’où tire-t-on toutes ces informations sur les reines d’Alexandrie ?

En fait c’est passionnant parce que c’est une sorte de jeu de pistes sur l’Antiquité et l’archéologie. A ce jour, nous n’avons aucune biographie antique sur l’une de ces femmes, pas même quelques pages, à l’exception de Cléopâtre, sur laquelle nous savons énormément de choses.
Mais ces informations sont indirectes et c’est parce que l’on parle de ses partenaires romains que nous apprenons aussi quelque chose sur Cléopâtre.
Toutes les autres informations sont une sorte de patchwork composé d’inscriptions, de petites anecdotes et de poèmes. Les poèmes jouent un rôle important, en particulier pour les très grandes reines. Et ces textes que nous retrouvons sur les cartonnages qui entourent les momies nous ouvrent soudainement une toute nouvelle perspective sur l’Antiquité grecque et romaine.
Tout d’abord il faut savoir que dans l’Egypte ancienne, on utilisait très souvent, surtout à cette époque, des sarcophages de carton pour enterrer les morts. On collait tous les textes dont on n’avait plus besoin, poèmes, factures, comptes, notes personnelles et même traités d’Etat en une sorte de carton de papyrus (c’est de là que vient notre notion moderne de papier). Le sable du désert égyptien a en partie préservé ces cartonnages, comme nous les appelons en archéologie. On peut donc exhumer le carton et décoller les anciens papiers, pièce par pièce, lambeau par lambeau puis déchiffrer les textes et on fait parfois ainsi des découvertes totalement stupéfiantes et quasiment sensationnelles.

Dans le documentaire réalisé pour Arte „Mord, Macht und Leidenschaft - die Ptolemäerinnen“  auf ARTE "Les reines du Nil" et dans l’ouvrage dont vous êtes l’auteur, Monsieur Pfrommer, vous avez utilisé de nombreuses maquettes : pour la ville d’Alexandrie, pour le bateau-palais d’Arsinoé, pour le célèbre phare d’Alexandrie et bien d’autres. Comment pouvez-vous avoir la certitude que votre reconstitution est fidèle à la réalité de l’époque ? N’y a-t-il pas inévitablement une part de spéculation qui ne se justifie pas nécessairement sur le plan scientifique ?

Ce ne sont pas au sens propre du terme des reconstitutions. Car nous nous basons sur des descriptions antiques. Toutes les maquettes, du phare à la ville d’Alexandrie ne sont donc pas le résultat de fouilles archéologiques, elles reposent sur des descriptions tirées de textes antiques. C’est à dire qu’elles constituent une possibilité réaliste de reconstitution mais nullement la seule possibilité. Elles donnent une image de l’Antiquité, mais nous ne pouvons nullement avoir la certitude que cette image est totalement fidèle à ce qu’était réellement l’ouvrage architectural en question. Pour les détails, par exemple pour les chapiteaux, nous avons simplement repris des formes contemporaines. Ces maquettes doivent être perçues comme celles que l’on utilise dans des longs métrages lorsqu’on est obligé de construire une réalité parce qu’on ne peut pas proposer vingt variations au spectateur et lui dire de choisir. On présente une configuration et elle doit avoir l’air le plus réaliste possible.

Interview réalisée par Angelika Schindler
17/12/2002

Prof. Dr. Michael Pfrommer a écrit le livre qui accompagne le documentaire « Meurtres, pouvoir et passion. Les Ptolémée. » diffusé dans la soirée Thema sur ARTE le 05.01.03. Ce livre a pour titre « Les reines du Nil », Editions Philipp von Zabern, Mayence 2002 et est apparu aux Editions-ARTE.


 



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