Lichter (Distant Lights) De Hans-Christian Schmidt (Allemagne, 2002, 1h45) Avec Ivan Shvedoff, Anna Janowskaja, Sergej Frolov Une co-production Arte Wettbewerb
Synopsis : Durant 48 heures, " Lichter " suit le parcours d'une vingtaine de personnages évoluant au long de la frontière naturelle de l'Oder, qui délimite la province polonaise de la province allemande. Ainsi, l'existence chaotique d'un vendeur de matelas maudit par le sort va croiser pour un court instant celle de travailleurs polonais à la recherche de jobs intérimaires en Allemagne ou d'un taxi, qui n'a pas les moyens de faire vivre sa famille mais se demande comment être solidaire des dizaines de réfugiés de l'Est qui parviennent chaque jour dans sa petite ville frontière polonaise avec l'espoir de parvenir à passer en Allemagne.
Critique : Le scénario de " Lichter " prend pour appui l'exercice familier du film choral pour dresser une sorte de mosaïque portraitiste et " délavée " de l'Europe actuelle. Sans se vouloir édifiant, Hans-Christian Schmidt s'est restreint au cadre provincial de deux petites villes frontières. Chaque personnage, plutôt que d'offrir une facette différente du problème communautaire européen pris dans les rouages impitoyables de la logique marchande, contribue davantage à enrichir et à nuancer le tableau. Le talent d'Hans-Christian Schmidt consiste en effet à pas envisager la variété en brossant des caractères trop antinomiques mais en travaillant bien plus finement sur ce qu'on peut appeler des nuances de gris. Chaque protagoniste traversant " Lichter " s'avère plus ou moins le semblant désenchanté d'un autre, l'ensemble établissant alors la photo de famille d'une communauté désaccordée qui se signale par un désarroi identique. Bien sûr, les situations se veulent très parlantes dans l'évocation de l'impasse éthique dans laquelle stagne une Europe où des marchandises voyagent (ici des matelas, pour un épisode tragi-comique très réussi) et passent de mains en mains avec une facilité déconcertante. Pendant ce temps, les Hommes sont eux la proie d'un immobilisme qui n'est pas non seulement psychologique mais également policier et organisé. Le discours est clair, mais au final l'unité de ton permet de gommer l'aspect programmatique du film choral. En évitant aussi d'être trop lourdement démonstratif, " Lichter " fait plutôt entendre la voix peut-être pas tonitruante mais particulièrement sensible d'Hans-Christian Schmidt.
Julien Welter
Synopsis : Francfort sur l'Oder sur la rive gauche du fleuve à la frontière polonaise : depuis la chute du Mur, l'Oder constitue la nouvelle frontière encore très surveillée entre l'Ouest et l'Est, entre riches et pauvres, et donc encore et toujours entre ceux qui jouissent de la liberté et ceux qui en sont privés. En plusieurs épisodes parallèles, ce film évoque le destin de gens de tous milieux qui pour des raisons diverses et par tous les moyens, tentent de se faire une place au soleil du "bon" côté du fleuve. Pour ces gens venus de Pologne ou d'Ukraine, l'attrait de la riche Allemagne est si fort qu'ils sont prêts à se faire extorquer leurs derniers sous par des passeurs peu scrupuleux, à s'exposer aux humiliations et aux vols, et même à risquer leur vie. Les lumières de l'autre côté du fleuve brillent comme une promesse, et pourtant, le rêve ne se réalisera dans aucun des épisodes du film.
Critique : Ce film à épisodes, le quatrième long métrage de Hans-Christian Schmid, nous surprend par un réalisme social très affirmé et donc plutôt dérangeant. Alors que ses derniers films " Dans la forêt vierge après 5 heures " (1996) et " Crazy " (2000) étaient des comédies douces-amères sur l'adolescence et " 23 " (1998) un jeu virtuose avec les dangers réels ou supposés du monde de l'informatique, Schmid se tourne dans " Lichter " vers le traitement entre réalité et fiction d'un tout autre thème, et vers des personnages complètement différents. A Francfort-sur-l'Oder, la quête désespérée d'une petite part du gâteau de la prospérité côtoie l'angoisse non moins tragique de perdre le peu de biens durement acquis. C'est ici la frontière germano-polonaise, mais ce pourrait être aussi bien le détroit de Gibraltar ou la frontière entre les États-Unis et le Mexique, tout lieu où de tels êtres sont amenés à se rencontrer : l'homme venu d'Ukraine qui rêve de voir la place de Potsdam et vole l'interprète qui l'aide à passer clandestinement la frontière, la famille polonaise qui se fait berner par des passeurs et manque de peu la noyade dans l'Oder, le jeune architecte trop naïf qui apprend que son amie polonaise ne se fait pas seulement payer pour ses services d'interprète. Ce sont des histoires tristes et dures. Schmid ne fait pas de concessions, il maintient cette ambiance lourde tout au long du film, n'apporte aucune note de réconfort, et la seule lumière au bout du tunnel est ici un train qui arrive en sens inverse. Pourtant, ce n'est pas un film déprimant ni même pessimiste, car la force et la rage de vivre de tous ces gens sont malgré tout un pied de nez au désespoir. Certes, on risque parfois de perdre le fil avec toutes ces histoires en parallèle, certes le film se termine de façon un peu abrupte, certes la caméra trop agitée ne favorise pas toujours l'intensité ni le jeu pourtant excellent des acteurs. Malgré tout, ce film est impressionnant au meilleur sens du terme et continue à hanter l'esprit bien après la projection. Même les scènes chargées d'une immense dose de tristesse et qui suscitent un certain rejet. Après un long déferlement de comédies, des cinéastes allemands comme Hans-Christian Schmid, Andreas Dresen (" Grill Point ") ou Christian Petzold (" Wolfsburg ") reviennent à la réalité sociale avec un langage visuel qui leur est propre. Voilà en tout cas qui vient enrichir le cinéma allemand, même sans l'humour obligatoire du " social realism " à la britannique. D'ailleurs, les temps sont-ils assez roses pour se permettre d'en rire…?.