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L'AVANT-GARDE ET L’HUMOUR JUIF

Le grotesque et l’avant-garde soviétique
En 1912, dans un article intitulé « La Baraque de foire », le metteur en scène Meyerhold (1874-1940) en appelle à un art du grotesque, fait de contrastes et sachant entremêler les genres.  Son appel est largement entendu par les artistes juifs soviétiques, qui font déferler sur la scène théâtrale un rire dérisoire et parodique.

Alexeï Granovski crée à Pétrograd, dès 1919, le théâtre du GOSET. Il choisit de mettre en scène des pièces écrites en yiddish et de transformer l’acteur en un personnage caricatural, identifiable dès le premier abord. L’accent est clairement mis sur un répertoire de comédie et sur un jeu d’acteurs excessif et grotesque.

C’est ainsi que le comédien Mikhoels s’illustre, multipliant les mimiques, jouant de sa silhouette, rendant son corps entier expressif. Il annonce le personnage célèbre que sera Charlot.

Dans la Russie post-révolutionnaire, d’après 1917, le rire apparaît comme le meilleur moyen de lutter contre les fantômes du passé. Maïakovski écrit sa pièce, le Mystère-Bouffe, sur un mode burlesque pour « balayer les débris de l’Ancien Monde ». Il s’agit là d’un rire de résistance, teinté le plus souvent d’accents tragiques, qui trouve son plein écho dans l’art juif.

L'autodérision
La parodie, faite d'une certaine profanation, se retrouve chez de nombreux artistes juifs. Jules Pascin (1885-1930) , un des maîtres de l'Ecole de Paris, multiplie les sujets sur le retour de l'enfant prodigue … dans les maisons closes. Son détournement des sujets bibliques est une révolte affichée contre l'oppression de la nature humaine par les esprits bien-pensants.

L'expressionniste George Grosz (1893-1959) aborde aussi le thème de la prostitution pour pointer sur le malaise de la société des années 30. Son humour est grinçant et joue du contraste de la forme et du fond. Son trait est mordant, caricatural, comique, et son sujet est tragique.

Mais la parodie dérange : elle est d'une vérité insupportable pour tous ceux qui veulent se cacher derrière une réalité bien lisse. En 1937, pour museler cette forme d'expression, les Nazis organisent une exposition "d'art dégénéré" regroupant notamment les artistes juifs et leurs œuvres, présentées comme les produits " de la démence, de l'insolence, de l'incompétence et de la décadence ".

L'univers du shtetl
Marc Chagall
(1887-1985), adepte des décalages, est montré à cette exposition "d'art dégénéré". Tout son univers est imprégné du folklore du shtetl, la bourgade située dans la zone de résidence imposée aux Juifs par le régime tsariste. Dès le milieu du XIXe siècle, ce lieu géographique devient synonyme de communauté culturelle, parallèlement à l'affirmation d'une littérature yiddish qui décrit de façon réaliste ou satirique la société du shtetl. Cet univers, sa population et ses rites, sont au cœur de l'univers de Chagall.

En 1920, l'artiste s'attaque à la décoration du Théâtre juif, créé un an auparavant à Petrograd par Alexeï Granovski. Grâce à son talent artistique et à sa connaissance intime de la culture juive, Chagall fait monter la culture yiddish sur scène. Ses panneaux monumentaux rendent hommage aux amuseurs et aux bouffons du rituel juif et baignent dans une atmosphère débridée, de joie populaire propre au hassidisme. Le badkhan, histrion comique des mariages juifs, côtoie la danseuse trapue. Acrobates, danseurs, musiciens, sont peints dans le même élan de formes et de couleurs.




L'art de Chagall, un condensé de l'humour juif
Dans l'univers de Chagall se retrouvent tous les traits qui fondent l'humour juif. Ses personnages sont les anti-héros que la culture yiddish a su rendre comiques grâce à son profond sens de l'autodérision : le badkhan (le bouffon) - le luftmensh, homme sans attaches vivant de l'air du temps - et le colporteur, dont la tradition veut qu'il soit hébergé et qu'il raconte, en retour de cette hospitalité, les histoires de son errance.

Quant à l'univers formel de Chagall, il joue des ruptures de sens et de la distance ironique. Un couple d'amoureux tendrement enlacés vole ainsi dans "Au-dessus de la ville" (1914-1918) et offre l'image d'un bonheur transcendental. Pourtant, glissé derrière les rondins d'une palissade, un minuscule personnage est accroupi et se déculotte. Profonde irrévérence ou simple transcription de la complexité de la réalité ?

Parfois, l'humour de Chagall vient de digressions avec le langage, imposant un niveau de lecture de l'image poussé qui n'est pas sans rappeler la tradition de questionnement de la Kabbale. Dans "Le Marchand de journaux" (1914), Chagall omet une lettre dans une des inscriptions hébraïques recouvrant les revues. Et voilà que surgit, dans cette atmosphère grave et sourde, une imploration familière - "Mama mia" - à la place du titre d'un journal.

La mise en abîme de certaines toiles, ou du peintre lui-même exécutant ses œuvres, participe de ce même effet de distanciation. Dans "L'Autoportrait aux sept doigts" (1912-1913), le clin d'œil est double : il dénote l'esprit subversif du peintre qui tourne en dérision le statut de l'œuvre d'art, autonome et unique, tout en engendrant un jeu ambigu sur les frontières de la réalité et de la représentation.

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