
L’humour juif américain
L'humour juif a trouvé sa terre d'élection en Amérique. Entre 1880 et 1925, 2.650.000 Juifs d'Europe orientale s'installent aux Etats-Unis, s'ajoutant aux Juifs d'origine allemande. Ils favorisent la naissance d'une culture yiddish et enrichissent la vie culturelle américaine. Rapidement, plusieurs Juifs se montrent des pionniers dans l'audiovisuel, fondant la NBC et la CBS. Tous les grands studios hollywoodiens sont lancés, alors que Broadway séduit le monde entier par ses comédies musicales.
Les anti-héros Le Shlemiel est le malchanceux, celui qui s'attire tous les malheurs, qui souffre d'un décalage perpétuel par rapport à la réalité environnante. Certains attribuent l'origine de ce anti-héros à un personnage biblique, Shloumiel, dont il est question dans Nombres 15.6-8 : " N'eut été sa maladresse ou sa malchance, il aurait pu éviter la mort qui lui a été infligée " (Talmud Sanhédrîn 62 b). Pour illustrer à quel point le shlemiel manque de chance, on dit de lui que " S'il pleuvait de la bouillie, il n'aurait pas de cuillère ! ".
Le Luftmensh. Dans le panthéon des anti-héros, le Luftmensh, dont la traduction mot à mot signifie " homme de l'air ", vit de l'air et se déplace comme l'air, en se laissant emporter par les ailes de son imagination. Il est un rêveur incorrigible et fournit, à ce titre, un sujet de prédilection pour l'humour juif si friand de présenter l'opposition insurmontable entre désir et réalité.
Charlot - la force et la distance du juif errant Le juif errant semble s'incarner dans le personnage de Charlot. Il est ce vagabond que la culture yiddish décrit sous les traits du Luftmensh. Il est aussi ce maladroit qu'on retrouve dans le Shlemiel. Il tire la force de son humour du décalage entre la gravité des sujets et la légèreté de leur mise en forme. Ce personnage de vagabond, identifiable par des traits typiques (la silhouette, la démarche, le costume), peut s'autoriser les traits d'humour les plus acérés grâce à son détachement (propre au vagabondage) qui en fait un observateur critique. La seule patrie de Charlot est l'humour.
Les Marx Brothers Les premiers artistes à acquérir une gloire internationale et à diffuser l'humour juif sont les Marx Brothers : Groucho et ses inventions verbales discontinues, Chico et ses quiproquos, Harpo et ses mimiques. Animal Crakers (Victor Heerman, 1930) apparaît d'emblée aux surréalistes comme un chef-d'œuvre d'humour noir, Breton appréciant son sens de l'absurde et Artaud saluant le premier exemple de comique " matérialiste ". En 1933, Soupe au canard réalisé par Leo McCarey est ouvertement satirique, affichant son parti pris anti-militariste.
Dans le sillage des Marx Brothers, nombreux sont les comiques juifs à se produire dans les cabarets et à séduire le public par l'humour de leurs sketches. Deux d'entre eux deviennent des héros cinématographiques : Lenny Bruce, incarné par Dustin Hoffman sous la direction de Bob Fosse et Bruce Kaufman, interprété par Jim Carrey dans le film Man on the moon de Milos Forman.
Woody Allen Woody Allen débute également sa carrière en tant qu'humoriste. Il est recherché pour ses " one-liners ", des réflexions courtes, acerbes, qui vont droit au but en une seule phrase. En 1966, il réalise son premier faux-film, What's up tiger Lily ?, qui est le doublage burlesque d'un film japonais de série B. En 1969, Woody Allen passe réalisateur avec Prends l'oseille et tire-toi, un film à sketches dont le burlesque est hérité de Groucho Marx. L'humour de Woody Allen devient l'archétype de l'humour juif new-yorkais et s'incarne rapidement dans un personnage clé de la culture yiddish, le Shlemiel.
Le pauvre Stern de l'auteur Bruce Jay Friedman est un autre exemple frappant de Shlemiel. Stern est un jeune Juif d'une trentaine d'années, enferré dans l'obsession de demander réparation à son voisin qui a bousculé sa femme et l'a vue la jupe relevée. D'un incident banal, Stern imagine des scénarios délirants qui tournent autour de la peur, la culpabilité, le sentiment d'infériorité.
La psychanalyse. L'humour juif tire son comique de questions essentielles comme l'incertitude existentielle. " Ce n'est pas que j'ai peur de mourir. Disons que je ne veux pas être là le jour où ça arrivera " (Woody Allen). La psychanalyse offre aux comiques la possibilité de rire de soi et devient dès lors une cible idéale. Par le biais de la psychanalyse, les humoristes rient de leurs mères, ultra-protectrices et dotées d’une ambition démesurée pour leurs enfants. Ils se moquent également d’un type de raisonnement, abscons et tortueux, que les Juifs tiennent vraisemblablement de leur apprentissage du Talmud.
La psychanalyse et la judaïté se retrouve dans le roman "Le Complexe de Portnoy", dans lequel un Juif éprouve des difficultés à faire l'amour avec des femmes juives, et qui tente de se soigner en se rendant en Israël.
La « yiddishisation » de l’humour américain L’humour juif américain est inhérent à la culture yiddish. Il en exploite les personnages type comme le Shiemiel et le Luftmensh et s’appuie sur les spéculations quasi obsessionnelles du Talmud et de la Kabbale. L’humour juif a réellement trouvé sa terre promise aux Etats-Unis. La vigueur de cet humour se traduit par le succès des fantaisistes juifs, mais aussi par l’introduction des expressions et mots yiddish dans la langue anglaise, ce que Wallace Markfield appelle la « yiddishisation de l’humour américain ».
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