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Naissance de la littérature profane, apparition des écrits humoristiques

Au Xe siècle, l'Espagne devient le principal foyer culturel juif. Là, le peuple d'Israël connaît une ère heureuse de son histoire. Loin de subir le joug arabe, il jouit en effet de la considération générale et participe pleinement à la vie publique et culturelle. De ce fait, les juifs subissent l'influence des lettres musulmanes, ce qui contribue à faire naître une littérature profane dans laquelle l'humour prend ses quartiers par le biais de la parodie, de la satire voire de la poésie.

La parodie. Par parodie, il faut entendre détournement d'un ouvrage sérieux à des fins burlesques. Ce genre littéraire, apparu sous la plume d'auteurs arabes de la fin du Xe siècle, trouve de nombreux adeptes parmi les hommes de lettres juifs de la péninsule ibérique, avant de se répandre au sein des communautés d'Italie et de Provence au XIIIe siècle.  Le premier auteur juif de part connu est Judah Al Harizi. Dans son ouvrage intitulé Tekhemoni, les portraits, grotesques, les récits, burlesques, sont émaillés de références à l'écriture sainte, tronquées et sorties de leur contexte. Le procédé est repris par tous les auteurs qui marchent sur ses traces. C'est ainsi que naît le style " mosaïque ", qui provoque la colère des autorités religieuses, aux yeux desquels la parodie est un outil de désacralisation de la société. A la fin du XIIIe siècle, Immanuel de Rome n'hésite  toutefois pas à parodier le raisonnement talmudique dans ses Questions pour rire : ainsi, l'on voit ses personnages, perdus en questionnements, en démonstrations alambiquées et en argumentaires spécieux, aboutir à des conclusions absurdes  en prenant appui sur des passages de la Torah.

La tradition parodique de la fête de Pourim. Plus encore, la liturgie constitue une cible de choix pour la parodie. Leurs auteurs affichent une incontestable prédilection pour la fête de Pourim, célébrée en souvenir de la délivrance du peuple juif sauvé des projets d’Aman grâce à la reine Esther et son cousin Mardochée. Traditionnellement, cet épisode donne lieu à une joyeuse action de grâce, c’est la journée officielle de licences et de joie de la culture juive. Un carnaval est même ordonné par le Talmud, qui ajoute que l’on doit boire et festoyer jusqu’à ce qu’on ne puisse plus distinguer « Maudit soit Aman » de « Béni soit Mardochée ». On se raille des attributs de la Loi (barbe, calotte, canne, habit), on parodie les défauts de langage (tics, prononciation, gestes), on rit de sujets frivoles dans le style biblique. Dans les parodies écrites en Italie et en Provence à partir du XIVe siècle, le Pourim se transforme en fête de la beuverie.

Outre l'exaltation de la joie de vivre, il y a là transgression manifeste des prescriptions de la Loi et de l'enseignement des rabbins, aux yeux desquels le plaisir des sens est suspect. Quoi qu'il en soit, la parodie est fort prisée, quels que soient les lieux et les époques. De fait, en raillant de modèles et de formes de pensée religieuse connues de tous, les différents auteurs cultivent la capacité du groupe juif à se moquer de lui-même, et s'assurent par là le succès. Le Pourim se trouve à l'origine de tout un corpus d'histoires, de dictons et de personnages caricaturaux qui fondent l'humour juif.

La satire. La satire juive présente moins de caractères spécifiques, sur le plan stylistique. Ses cibles favorites sont les femmes, le mariage, la famille, la nourriture. Il convient de souligner que les principaux thèmes de l'humour juif au sens moderne du terme sont néanmoins réunis.




Les femmes sont bien mal traitées par des auteurs tels que Ibn Shabettaï, natif de Tolède, auteur du don de Judah (sous-titré l'ennemi des femmes), écrit au XIIIe siècle, ou encore par Kalonymos ben Kalonymos, son cadet de 100 ans. Elles sont en effet caricaturées sous les traits de mégères acariâtres, de mères envahissantes (prototype de la mère juive telle qu'elle est moquée aujourd'hui encore). Un tel filon est inépuisable, mais outre le rire facile les auteurs cherchent à remettre en question le modèle social et religieux du mariage " obligatoire " imposé par le groupe. Dans la même veine, les satiristes n'hésitent pas à se moquer de ces parents qui conçoivent une ambition effrénée pour leur progéniture.  La nourriture tient par ailleurs une place de choix dans la société juive de l'époque médiévale, et fait l'objet de nombreux excès. Kalonymos déjà cité se moque des juifs de Provence plus assidus à dresser une table de fête qu'à suivre les prescriptions religieuses.

La poésie. L'influence stylistique des musulmans est particulièrement forte en ce qui concerne la poésie. Les auteurs juifs leur empruntent en effet la métrique ainsi que le modèle de versification. Les thèmes quant à eux sont des plus variés, inspiration religieuse et profane vivant en bonne intelligence. Certains poètes visent manifestement un but humoristique. Ainsi, Salomon ben Gabirol, qui chante le vin en se référant à la Torah, ou encore  Al Harizi, qui avant de tuer une puce se retrouve confronté à un dilemme théologique : peut-on verser le sang un jour de fête ? De son côté Abraham Ibn Ezra donne naissance à un personnage d'éternel perdant, d'éternel errant, de nouveau Job privé du contact direct avec son Dieu. La littérature juive de l'époque moderne en a fait son personnage emblématique, connu sous le terme générique de shlemiel, le malchanceux (voir aussi le texte sur l'humour juif américain).



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