Le fils un film écrit et réalisé par Jean-Pierre et Luc Dardenne Belgique – 2002 – 1h43 Avec : Olivier Gourmet, Morgan Marinne, Isabella Soupart, Rémy Renaud, Nassim Hassaïni. Sélection Officielle – Compétition
Synopsis Olivier refuse de prendre un garçon prénommé Francis dans son atelier de menuiserie du Centre de formation dans lequel il enseigne. Olivier semble intrigué et à la fois craindre Francis. Finalement se rétractant Olivier accepte de devenir le tuteur du jeune garçon.
Critique Présenté le même jour et aux antipodes de la vulgarité vaine d’ « Irréversible » de Gaspard Noé, les spectateurs ont put admirer l’épure magnifique des frères Dardenne au travers de leur dernier film, « Le Fils ». Les programmateurs des séances cannoises ont certainement dû voir dans la juxtaposition de ces deux films, un signe fort de la diversité du cinéma contemporain ou un clin d’oeil pour le moins douteux. Au choix. En guise d’introduction à leur conférence de presse, Jean-Pierre et Luc Dardenne ont imploré les journalistes présents de pas déflorer l’histoire de leur film tant celle-ci repose entièrement sur le mystère. Cet effort demandé est d’autant plus difficile que l’œuvre s’articule autour d’une intrigue particulièrement ténue et se définie par une extrême sobriété. A ce jour, « Le fils » est certainement l’œuvre la plus brillante des Dardenne, surpassant même « Rosetta » palmée d’Or en 1999. Fidèles à leurs principes cinématographiques, ils utilisent le comédien Olivier Gourmet comme la figure centrale qu’ils examinent avec soin, lenteur et proximité. A vrai dire cet examen se détermine dans une démarche restrictive. En procédant avant tournage du choix primordial de ce qu’ils ne veulent pas montrer, les frères cinéastes inventent une logique imparable pour capter notre attention : Pendant les premières minutes du film les visages n’apparaissent pas, la frontalité est évacuée par la présence de la caméra dans le dos ou les nuques des protagonistes. Ce n’est que progressivement que les corps et l’intrigue sont dévoilés. Lorsque l’action est à son paroxisme, les Dardenne imposent un refus clair et éthique à nous cacher qu’ils qualifient eux-même comme « l’inmontrable ». Et force est de constater que dans ces instants, à aucun moment le spectateur ne subit la frustration d’être aveugle. Bien au contraire, par la beauté et l’intelligence de ces gestes de mise en scène, le spectateur vit de l’intérieur l’intensité des situations et il est interpellé par son imaginaire. Les frères sont ravis de nous dire que pour « Le fils » ils ont fait 20 prises par plans, allant même jusqu’à 60 pour l’un d’entre eux et ont filmé des scènes uniquement pour le son. Un travail de Titan pour une seule chose : la simplicité.
Olivier Bombarda
Critique Pendant une vingtaine de minutes, la petite caméra chercheuse des frères Dardenne se cramponne sur la nuque à la fois puissante et fragile de cet homme énigmatique et sombre. Ne voyant, de profil, que son regard perdu derrière de gros verres de lunettes, nous sommes les témoins d'un comportement pour le moins bizarre : dès qu'il se croit à l'abri des regards, Olivier espionne les jeunes apprentis menuisiers placés sous sa férule. Nous suivons ses allées et venues dans les moindres recoins de son atelier, enfilant escaliers et couloirs étroits comme dans un labyrinthe. Et quand enfin, la caméra le prend de face, nous comprenons peu à peu que toutes ces sournoiseries cachent non pas des instincts obscènes, mais un traumatisme qui lui revient brutalement à la figure. Malgré son air quelconque, Olivier est une personnalité opaque dont le comportement et le physique ne cessent de nous surprendre. Les frères Dardenne se gardent bien de dévoiler le mystère de ce mélange de répulsion et d'attirance pour son protégé Francis. Sans doute ne peuvent-ils, pas plus qu'Olivier lui-même, expliquer cette incompréhension de son ex-femme qui le voit prendre sous son aile l'assassin de son propre fils. Jusqu'au dernier moment, on ne saura donc pas si Olivier se vengera de son protégé ou s'il lui pardonnera. A nous de voir si nous avons suffisamment d'imagination et de force morale pour nous mettre dans la peau de cet homme étrange. Bien calés dans notre fauteuil, nous réalisons soudain à quel point Olivier nous a déjà plongés dans son univers affectif. En fait, c'est lui le personnage principal du film, qui aurait pu aussi bien s'intituler " Le Père ". Avec " Le Fils ", les frères Dardenne lancent encore une fois dans l'arène cannoise une étude psychologique pointue qui sera sans doute l'un des plus sérieux prétendants à la Palme d'Or. En 1999, la décision du jury (présidé par David Cronenberg) de décerner la Palme d'Or au drame " Rosetta " et le Prix d'interprétation à Émilie Dequenne avait fait scandale, car le film avait été projeté le dernier jour du festival devant une salle à moitié vide. La prestation de la marchande de frites Rosetta avait un tel parfum de réalité que le gros de la presse l'avait prise pour une comédienne amateur indigne d'un tel prix. Pourtant, la réelle empathie que les frères Dardenne parviennent à créer entre leurs acteurs et le public est l'une des choses les plus belles et les plus bouleversantes que le cinéma d'aujourd'hui ait à offrir. Plus sobre encore que " Rosetta ", " Le Fils " renonce à toute musique (sauf une mélodie que siffle Francis en pissant), et laisse aux acteurs une liberté plus grande encore, avec de longs plans-séquences filmés au plus près des personnages. Malgré la diversité des thèmes abordés par les films en compétition sur la Croisette, c'est peut-être là le credo commun de cette 'cuvée' cannoise : que ce soit Amos Gitai, Abbas Kiarostami, Alexander Sokurov, Elia Suleiman, Jia Zhang-Ke ou les frères Dardenne, tous ces cinéastes partagent une même envie : tourner le dos au saucissonnage du temps sur une table de montage - ce grand privilège du cinéma qui offre tant de libertés - pour revenir aux pulsations magiques et incessantes de la vie.