Russian Ark (L’arche russe) Compétition officielle Réalisé par Alexandre Sokourov (Russie ; 2002 ; 1h35) Avec Sergeï Dreïden (l’étranger) ; Alexandre Sokourov (le narrateur voix-off) ; Maria Kouznetsova (Catherine II) ; Leonid Mozgovoy (l’esprion) et près de neuf cent autres acteurs…
Synopsis Invisible pour ceux qui l’entourent, un réalisateur contemporain se retrouve comme par magie dans le musée de l’Hermitage à Saint-Pétersbourg au début du XVIIIe siècle. Il y rencontre un cynique diplomate français du XIXe et les deux hommes deviennent complices au cours d’un extraordinaire voyage dans le temps, à travers le turbulent passé de la Russie, qui les conduit jusqu’à nos jours.
Critique Pour « Russian Ark », il a fallu à Sokourov embrasser en un seul regard, d’une seule vision le long des murs du musée de l’Hermitage, l’ancien « Palais d’Hiver », à Saint-Petersbourg, trois siècles d’Histoire russe, et « embrasser » au sens propre avec tout le cœur que cela suppose. Pourquoi un musée ? Car l’Art est la matrice. Dans ce sanctuaire, on se trouve dans le ventre de la Russie. L’incroyable organisation technique, qu’a necéssité ce seul plan séquence d’une heure et demie, n’a été qu’un moyen de réaliser cette œuvre onirique mais ce n’est ni son sujet, ni son but. « Russian Ark » que certains critiques ont qualifié peut-être légèrement de « spectacle vain à l’idéologie réactionnaire », exprime cette nostalgie poignante des époques passées mais vivaces dans l’esprit de tout un peuple. Ce regret affectif du passé s’exprime dans chaque plan et dans chaque dialogue. Par exemple, lorsque le personnage de l’Etranger murmure au Réalisateur invisible, c’est-à-dire à la caméra et à nous-même, avec un regard infiniment triste : « c’est fini… », il parle plus de sa jeunesse que lui évoquait le bal que du bal lui-même. Par le biais de l’Histoire, certaines scènes en apparence paisibles, se teintent de tragédie comme celle du repas de la famille du tsar Nicolas II car derrière les images pastelles où « tout n’est qu’ordre et beauté », se profile l’assassinat programmé de cette famille modèle. Car, la politique a aussi son rôle dans cette balade, entre ces murs qui ont vus se succéder tant de régimes. Comme dans « Taurus » ou « Moloch », Sokourov continue sa lecture noire et symbolique des jeux truqués du pouvoir : de La Grande Catherine, impératrice de Russie, toujours en train de courir, trop vite pour être rattrapée par le commun des mortels (le rôle du lapin d’Alice aux pays des merveilles en quelque sorte), à Gorbatchev qui se demande, dans l’obscurité d’une salle, comment restaurer le tissu éffiloché du trône. La Civilisation et l’Art s’effacent quelquefois devant l’horreur quand, pendant quelques minutes, en ouvrant puis refermant une des portes du musée, Sokourov évoque le siège de Leningrad et qu’il soulève en un éclair un tabou atroce, celui du cannibalisme provoqué par les neuf cent jours de famine de la ville emprisonnée. Les couleurs saturées proches du Technicolor des années 50 par leur rendu pictural et la légère anamorphose de l’image contribuent à donner au film un aspect de rêve éveillé sous un ciel d’orage. Il faut sans doute avoir un peu conservé une innocence d’enfant qu’on entraîne par la main dans une promenade fantastique à travers le Temps et l’Art le long des salles démesurées et baroques du musée pour apprécier ce film. Ainsi ne voyageront dans le Temps suspendu de ce Musée que les candides, les amoureux, les sages et les vampires. Ce film bouleversant est unique parce qu’il a une âme, l’âme russe…