
Thema jeudi 24 juillet 2003, à partir de 22.15
Quelques questions à Joan Arañó producteur du documentaire "La Joconde de par le monde"
Léonard de Vinci et Mona Lisa … c'est un thème très vaste, qui a été abondamment traité. De quelle façon l'avez-vous abordé ?
Dès le départ, nous nous sommes efforcés d'adopter une approche radicalement différente, en essayant d'éviter la démarche distante et intellectuelle que l'on retrouve dans les documentaires de la BBC, par exemple, et de traiter le sujet de façon plus légère. En fait, notre documentaire se concentre sur le PHENOMENE de la Joconde dans le monde, au cours des cinq siècles de son existence : comment une vieille peinture peut devenir une icône de masse, une muse pour la quasi-totalité des artistes dans le monde, un événement social, un objet de désir politique et plus récemment un article très vendeur. Nous voulions voir de quelle façon ceci (la Joconde) est consommé par chaque génération et adapté aux différentes époques traversées. Voici le véritable but de notre documentaire, et franchement, nous pensons avoir bien réussi à le faire passer.
Comme vous l'avez très bien dit, un grand nombre d'ouvrages et de films abordent de façon directe ou indirecte le sujet de la Joconde : son histoire, les techniques picturales utilisées, le sfumato de Léonard de Vinci, les différentes théories, interprétations, versions de la peinture... Mais il n'est pas facile de trouver un documentaire qui étudie la Joconde en tant qu'objet de consommation. Bien sûr, notre documentaire montrera aussi l'histoire, les versions d'autres artistes, les interprétations, ainsi que deux séquences sur la peinture proprement dit et les techniques mises en œuvre (celle du sourire et aussi celle du paysage à l'arrière-plan), mais ceci reste anecdotique. C'est la trame que nous utilisons pour expliquer le phénomène .
Comment le tournage s'est-il passé ? Vous avez tourné dans plusieurs pays. Quelle a été la réaction du public lorsque vous vous déplaciez avec votre Joconde en carton ?
Le tournage s'est déroulé en France, en Italie et en Espagne pendant l'hiver 2002 (certaines animations graphiques en 2 D ont été faites dans les locaux de nos co-producteurs allemands à Rostock). Les animations en 3 D, insertions d'archives et la bande-son ont été réalisées à Barcelone, ainsi que la post-production finale, le doublage et les différentes versions. En ce qui concerne le tournage, nous avons créé une Mona Lisa en carton que nous avons baptisée "Lisa-mobile" pour l'insérer dans notre société contemporaine. Les réactions du public ont été très variées : indifférence, rires, stupéfaction, sympathie... je dois cependant dire que la réaction la plus fréquente a été la surprise de la voir se promener et la joie de la rencontrer (notamment à Florence, où elle est née). Les Japonais, contrairement à ce que l'on pourrait croire, sont ceux qui ont réagi avec le plus de spontanéité; ils se sont approchés de l'équipe et ont posé des questions sur la figure en carton; ils étaient heureux de la voir, se sont fait photographier aux côtés de la Joconde, etc... Ils donnaient l'impression d'être ceux qui connaissaient le mieux la peinture, mieux même que les Italiens !
Avez-vous quelques anecdotes à nous raconter sur le tournage ou de façon générale sur la Joconde ?
Oui, notamment celle de l'enlèvement, lorsqu'un Italien a volé la Joconde au Louvre pour des motifs politiques, ou encore cette anecdote concernant Napoléon, qui est tombé amoureux de la Joconde et a décidé de la placer dans sa chambre... Vous pensez bien qu'en 500 ans d'existence, il existe des milliers d'anecdotes à raconter : on dit par exemple que Jacqueline Kennedy a pris la pose de Mona Lisa lorsque la peinture a été présentée à Washington pendant sa visite aux Etats-Unis... Pour nous, il était assez bizarre de se promener avec le personnage de la Joconde dans l'enceinte du Louvre, avec la sécurité un peu surprise par ce qui se passait, sachant bien sûr que tout avait été expliqué aux responsables de la sécurité au préalable.
Qu'en est-il de la discussion sur son identité ?
Ceci est bien expliqué dans le documentaire, avec toutes les parts d'ombre et de lumière. La théorie la plus répandue est que la Joconde était la jeune femme de Francesco del Giocondo, marchand florentin, qui demanda à Léonard de Vinci de peindre son portrait. Une autre théorie veut qu'il s'agit en fait de l'autoportrait de Léonard de Vinci, ou bien encore qu'il s'est inspiré de sa mère pour faire cette peinture … Mais comme Jack Lang le fait remarquer dans le documentaire, au fond, peu importe de savoir qui elle était réellement, ou même si elle a vraiment existé; ce qui compte, c'est qu'elle arrive à nous intéresser, à nous émouvoir, à nous transporter avec son sourire subtil et son regard vague … Quoi qu'il en soit, notre documentaire n'insiste pas sur son identité, mais s'intéresse à la façon dont une peinture peut à elle seule devenir un mythe, pas uniquement de la Renaissance mais aussi des temps modernes, et au fait qu'elle représente, d'une certaine façon, l'homme moderne.
Que discernez-vous derrière son sourire ?
Le fameux sourire de la Joconde est au fond si subtil qu'à certains moments, on se demande si elle sourit vraiment ou pas. Sa bouche sourit, mais pas ses yeux; c'est une sorte de mélange de tristesse ou de mélancolie et de joie. La technique de sfumato employée par Léonard de Vinci explique probablement la position subtile des lèvres, et il se peut qu'il les ait peintes volontairement un peu "floues", pour transmettre ce subtil mélange d'humeurs. Il existe d'autres interprétations selon lesquelles la Joconde souffrait de syphilis, de paralysie, voire même que la courbe de ses lèvres suivrait volontairement la ligne du torse d'un jeune homme nu, mais personne ne peut les confirmer ou les infirmer. Le documentaire mentionne également cette discussion qui est vraiment un débat d'experts. Cette question ne sera jamais tranchée, elle devient un mythe à l'intérieur du mythe.
(Interview : Sabine Lange)
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