
Lolita et la littérature
Dans une interview avec Dr Alexandra Pontzen, professeur de littérature à l’université Marburg en Allemagne, il s'agit de « couples inégaux » comme dans le roman « Lolita » ainsi que dans la littérature générale.
Interview avec Alexandra Pontzen
Il existe une longue tradition littéraire de couples qui rapprochent les extrêmes. Quelles sont les variantes de ce couple qui reviennent le plus souvent ?
En fait, il y a essentiellement trois variantes : jeune et vieux, beau et laid et riche et pauvre. Mais il faut bien voir que les croisements entre ces différentes variantes sont possibles : on constate ainsi que l’homme riche peut être vieux et que la jeune femme peut être belle et pauvre. Mais c’est le couple vieux-jeune qui domine. C’est aussi la variante la plus ancienne, que l’on trouvait déjà dans les farces au Moyen-Age, dans les romans et dans les comédies. Cette idée est aussi présente en filigrane dans les romans traitant de l’adultère où l’homme est aussi plus âgé. Le contraire (c’est à dire la situation d’une femme plus âgée et d’un homme plus jeune) n’apparaît que plus tard dans la littérature, vers la fin du 19ème siècle et au début du 20ème. On retrouve cette idée au début des années 1920 dans les écrits de Hofmannsthal ou de Schnitzler. Mais le couple beau et laid a d’abord connu son heure de gloire pendant la période romantique même si on le retrouve que plus tard dans la littérature contemporaine. Si l’on pense au Parfum de Patrick Süskind ou au Fantôme de l’Opéra ou encore à La Belle et la Bête, on retrouve ce jeu entre d’un côté un homme laid et à l’apparence monstrueuse et d’un autre côté une femme jeune et belle. Le couple riche et pauvre (pour autant que je sache, il y a même une série américaine qui s’appelle comme ça) renvoie bien sûr d’une part aux contes traditionnels et d’autre part aux soaps qui sont encore d’actualité aujourd’hui.
Quelles sont les caractéristiques d’une femme enfant ? Dans quelle tranche d’âge doit-elle se situer ? Qu’est-ce qui est le plus attirant que la jeune fille soit mineure ou que l’homme transgresse une norme ?
Ce qui est intéressant en ce qui concerne la femme enfant, c’est qu’elle n’a aucune caractéristique particulière, dans la mesure où elle est une projection de l’homme sur la femme, une sorte d’invention. Dans le cadre de cette projection, qui est une perception, ce qui ressort, c’est un mélange, que l’on retrouve d’ailleurs dans le nom : elle n’est plus tout à fait un enfant, mais pas encore une femme à part entière non plus. Mais chacun peut définir la femme enfant à sa guise. Il est même possible de considérer une femme adulte comme une femme enfant, et ce en fonction de ses attributs corporels : selon que le corps a encore les caractéristiques d’un corps d’enfant ou que certains stades de développement ne semblent pas encore être atteints. C’est le cas d’une femme sans poitrine ou d’un corps dont les mouvements semblent puérils ou qui fait parfois preuve d’un certain sans gêne. Dans la littérature, on trouve des femmes enfants qui ont entre neuf et treize ans. Mais la limite d’âge peut être décalée de nos jours étant donné que les femmes atteignent leur maturité de plus en plus tôt. Une fille de treize ans est plus mûre aujourd’hui qu’il y a 150 ans. Pour ce qui est de la minorité, c’est à dire de la norme sociale qui est brisée, c’est sans aucun doute une caractéristique de Lolita de Nabokov. Mais en fait, cela passe au second plan, il s’agit toujours d’une norme fixée individuellement, c’est à dire que la femme enfant est une projection du désir de l’homme.
Est-ce que Lolita de Nabokov est un roman qui traite d’une relation pédophile ? Quel rôle le sexe y joue-t-il ?
Bien sûr que c’est un roman qui traite entre autres d’une relation pédophile. Mais si le roman se cantonnait à cela, il ne continuerait pas d’exercer une telle fascination sur ses lecteurs et il n’aurait pas connu un tel succès. C’est précisément pour cela que Lolita est devenu un genre, parce que toutes les catégories que l’on connaissait auparavant et que l’on pouvait établir (et la pédophilie en était une) ne permettent pas d’en saisir la spécificité. Bien sûr que c’est de la pédophilie, mais avec un côté esthétique, et le roman s’inscrit dans la tradition de la perception du beau et de l’esthétique d’un corps pur de jeune femme. Ce qu’il y a de particulier, c’est que cette approche littéraire de Nabokov est désormais liée à la sexualité et à l’érotisme et à l’ironie. Il ne s’agit toutefois pas seulement d’une sexualité crue, mais plutôt de ce fantasme du désir qui se développe envers ce corps.
Nabokov n’est pas le premier à dépeindre l’amour d’un vieil homme envers une jeune fille. Est-ce que ce type de relation au sein d’un couple déséquilibré demeure un tabou dans l’histoire de la littérature ?
Oui, sans aucun doute. Ce qui est particulièrement tabou, c’est la charge sexuelle qu’incarne la jeune fille. Auparavant ça n’avait jamais été le cas. Si l’on pense aux femmes-enfants de la littérature allemande chez Rilke ou Altenberg par exemple, elles sont toujours présentées de façon très pure. Cette « femme enfant », comme Rilke l’appelle en français dans le texte, est innocente. Par contre, Lolita est une petite bougresse, une vilaine créature, à la fois exigeante et rusée. Le tabou est brisé dès lors que la pureté de l’enfant prend une dimension sexuelle. Et puis en toile de fond, il y a la découverte de sa sexualité par l’enfant, à savoir une partie de ce que Freud nous a enseigné. Un autre tabou est brisé dans la mesure où, même si Lolita est loin d’être pure, Humbert n’est pas pour autant un voyou, il n’agit pas de manière instinctive. Au contraire, c’est un européen cultivé, qui peut faire preuve d’ironie, y compris vis-à-vis de lui-même, et qui peut facilement paraître sympathique au lecteur. Dans la variante de couple choisie par Nabokov, il y a encore un autre tabou qui est brisé : il s’agit concrètement de celui des représentations de la morale, de la morale sexuelle, de la candeur et du mariage telles qu’elles existaient dans les années 1950 aux Etats-Unis. En la matière, le roman va clairement à l’encontre du puritanisme américain et de la double morale américaine.
Quelle a été la réaction face à cela aux Etats-Unis, pays plutôt prude ?
Le roman est d’abord paru à Paris, ce qui n’a fait que renforcé l’étiquette « roman européen » qu’il portait déjà. Le livre a beaucoup choqué aux Etats-Unis, il n’était pas fait pour ce pays, ce qui s’est d’ailleurs avéré dans les adaptations cinématographiques qui en ont été faites. Dans la première mise en scène de Kubrick, dont Nabokov a écrit le scénario, beaucoup de modifications et de retouches ont été apportées, à commencer par l’âge de l’actrice principale. Y compris dans les mises en scène qui ont été faites par la suite, elle était toujours plus âgée que la Lolita du roman. Et même lorsque c’est une actrice de 14 ou 15 ans qui était retenue pour le rôle, on a toujours utilisé un double plus vieux de quelques années pour les plans rapprochés ou pour les prises de son corps, conformément à la législation américaine. Voilà comment est née une relation durablement faussée avec le personnage.
Est-il possible de trouver des traits autobiographiques de Nabokov dans le personnage de Humbert ?
On retrouve bien sûr des éléments autobiographiques dans le roman de Lolita, tout comme dans d’autres romans et comme dans tout texte écrit par n’importe quel auteur. Ces éléments autobiographiques peuvent transparaître dans le fond ou dans la manière dont ce fond est présenté, ou bien encore dans les détails (Nabokov est un grand artiste de la perception des petites choses nuancées et insignifiantes). Mais il n’est ni facile ni utile de vouloir constamment mettre précisément le doigt sur ces éléments. Il est évident qu’il y a des éléments biographiques clairs dans Lolita de Nabokov, dans la mesure où le narrateur du roman est européen et où sa vision de l’Amérique est celle d’un européen. Il s’agit là d’une interprétation qui s’est rapidement imposée : le fait que ce soit la vieille Europe qui rencontre la jeune Amérique. Mais en la matière, Nabokov lui-même s’est inscrit en faux : son jeu avec les exégètes et les biographes ne lui a pas suffit.
Entretien réalisé par Angelika Schindler le 10 mars 2003.
|