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Le Cendrillon d’Ekaterinbourg
Le regard de cristal de la jeune Irina Denežkina

Jochanan Shelliem, 25 septembre 2003

Ce matin, au petit déjeuner, j’ai compris que Mark voulait me tuer avec le couteau à beurre, écrit-elle dans une nouvelle, «  Post-scriptum ». Assis à table, il étalait du beurre sur un morceau de pain.
Irina Denežkina : «  Je suis née à Ekaterinbourg, une ville industrielle dans l’Oural. Il n’y a pas grand-chose pour se distraire là-bas. J’ai passé mon enfance auprès de ma grand-mère, j’attrapais des chats et des chiens pour les enfermer. Ekaterinbourg est une ville très tranquille. »
A neuf ans, certains enfants ont un regard d’une lucidité implacable. Ils ne connaissent pas la pudeur de la puberté, ni le besoin de reconnaissance, ni la censure des sensations embarrassantes. Née en 1981, Denežkina n’a jamais perdu ce regard de cristal, dans la vie comme dans ses histoires, qui gravitent autour de mondes parallèles, celui des punks et des cendrillons russes fatigués d’attendre le prince charmant et qui embrassent les crapauds à tour de bras, dans les cages d’escaliers, les halls d’usine et les cuisines enfumées.

Irina Denežkina : « Quand j’étais petite, tout le monde connaissait tout le monde. La ville regorgeait de retraités et pour nous, la grande distraction, c’était quand un cercueil entrait dans une maison avant de ressortir en direction du cimetière. »

De la crise de la société, de l’ouverture à l’Ouest, la jeune femme ne perçoit que quelques changements d’atmosphère. La cité industrielle de l’Oural vit l’effondrement de l’URSS avec un temps de retard. Dans les rues, il y a plus de gens qui font la manche. La majorité des habitants d’Ekaterinbourg n’ont pas le niveau de vie et le goût pour la mode des Moscovites, dit-elle.

« Aujourd’hui, la ville évolue très vite, surtout l’architecture, la grisaille des immeubles disparaît progressivement. Il y a plus de bars, de restaurants, plus de lieux de rencontre. Dans le même temps, de plus en plus de gens croient en l’ascension sociale et commencent à dire du mal d’Ekaterinbourg : Mon dieu, qu’est-ce que je fais là, je perds mon temps ici ! - je déteste cette attitude. »

Si ses nouvelles dépeignent la vie des jeunes Russes perdus dans le triangle fête-musique-baise, si ces histoires décrivent souvent l’univers, que l’on croyait révolu depuis longtemps, des camps des jeunesses communistes – avec des relents de cauchemar, un peu dans le style des expériences du jeune Törleß – les réflexes militaires de cette société en mutation transparaissent à des endroits et dans des couleurs que l’on ne soupçonnait pas.
« Dans mes histoires, il est question d’hommes et de femmes, pas de scénarios. Prenons l’exemple des événements en Tchétchénie. J’ai un ami, que j’ai rencontré à Saint-Pétersbourg, comme le groupe punk qui apparaît dans mes histoires. Il m’a beaucoup parlé de sa vie, de sa recherche d’un travail. J’ai admiré sa vision de la vie. Il prenait tout à la légère, sans se prendre la tête. Les soucis glissaient sur lui, rien n’était important. Il est revenu de la guerre en Tchétchénie avec cette vision de la vie, et c’est cette vision que j’ai voulu traduire dans mes histoires. C’est pour cela que je parle de lui. »




Elle commence à écrire des nouvelles à quinze ans. Aujourd’hui, elles sont publiées en allemand. Quinze ans, c’est aussi l’âge où, en Russie, les jeunes quittent l’école pour entrer à l’université. Jeune étudiante, Denežkina devient vite une superstar avec ses nouvelles diffusées sur Internet. Aujourd’hui, cette jeune femme au regard naïf et acéré sillonne l’Allemagne avec ses lectures. Elle aura 22 ans en octobre.
(« Post-scriptum » est extrait d’un recueil de nouvelles, « Komm », p. 245 – le livre a été traduit uniquement en allemand et en italien).


Komm
Irina Denežkina
Editions S. Fischer, 2003
ISBN 3-10-043100-6

 



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