
Procès-verbal d'un duel
L'écrivain et psychologue Jürgen Fuchs analyse les stratégies de ses oppresseurs, et développe les siennes : rester à distance, comprendre, protéger l'émotion au fond de soi, ne pas parler leur langue, mais ne pas renoncer aux mots. Pour ne pas se trahir. Ecrivain, il résiste avec les mots:
"Où est la fenêtre / où est donc la fenêtre / ce n'est pas une fenêtre / deux rangées de briques en verre dépoli, une fente entre les deux / et la respiration, comment respirer / vous ne pouvez pas faire ça / si, ils peuvent / ils le font / et pas seulement avec toi / ne pense surtout pas qu'ils le font qu'avec toi / et qu'ils le font seulement ici." (PROCES VERBAL D'UN DUEL - Traduit par Armand Georges Kermisch, Flammarion, 1979 - Page 21)
"Il ne s'agit pas de fumer une cigarette, il s'agit de demander une cigarette à cet homme. Il veut voir si tu es prêt à t'humilier. Tu dois demander un service à cet homme qui t'offense et te considère comme un ennemi. Un rapport de dépendance qui existe déjà s'étendrait alors au contexte personnel. Des conditions sont posées que tu dois remplir : tu reçois la cigarette seulement après en avoir exprimé le désir. Si possible de manière amicale et avec reconnaissance, comme à la maternelle où l'on vous dresse à dire "s'il vous plaît". On te donne un bonbon, mais avant tu dois dire "s'il vous plaît, s'il vous plaît". Conditionnement classique. Ici, c'est pour obtenir le respect dévot, l'assujetissement, l'attitude conforme. Et après le premier agenouillement, on prépare le second : vous aurez droit à des cigarettes et du café si vous dites ceci ou cela, si vous signez ce procès-verbal. Tu n'es pas un grand fumeur, mais celui qui en fumait cinquante dehors et doit se passer de cigarettes pendant des jours et des semaines, ouvre sans doute de grands yeux quand il entend ce susurrement. La grande erreur : "il ne s'agit que d'une cigarette". Non, c'est de la totalité qu'il s'agit, surtout dans ces situations en apparence insignifiantes." (PROCES VERBAL D'UN DUEL - Traduit par Armand Georges Kermisch, Flammarion, 1979 - Page 38)
"Dire non / tout de suite / sans discussion / mais après tu réfléchiras quand même / simplement comme ça / pour penser à tout / pour évaluer toutes les possibilités / "améliorer sa situation", qui ne le désire pas ? / mais sortir rapidement comme un porc, est-ce une amélioration de la situation ? / tu dois penser seulement à ta cellule, à leurs visages / je veux sortir d'ici, c'est ce que tu dois te dire, coûte que coûte / et voici que j'entends ces chansons beugler / me traverser: "la première trahison, ça n'est qu'une faiblesse / pour la deuxième tu demanderas une médaille / à la troisième tu iras tuer, tu devras tuer / ça s'est passé ainsi" / il n'y aura pas d'excuse / seulement quelques regards fixes qui se détourneront / et le silence des amis / ne joue pas / ne calcule pas / tu veux encore supporter ton visage le matin / dans le miroir au-dessus du lavabo / dire non / il n'y a pas à réfléchir, leur diras-tu / mais tu as réfléchi." (PROCES VERBAL D'UN DUEL - Traduit par Armand Georges Kermisch, Flammarion, 1979 - Pages 41, 42)
"La nuit est divisée / elle est verte / elle est un arbre / haut, au-dessus des rues / elle est claire / elle ne m'aveugle pas / là-bas, il y a un chemin / je marche / je fais un signe de la main / nul ne me donne des ordres / quand je vis intérieurement / au fond de moi / il y a un chemin / et des mots / et une réponse / qui ne cogne pas." (PROCES VERBAL D'UN DUEL - Traduit par Armand Georges Kermisch, Flammarion, 1979 - Page 157)
"Dehors / devant ou derrière mon mur : une piscine / des cris / des rires / l'eau / les ressorts du tremplin / des sentinelles se baignent après le service / je reconnais des voix qui disent habituellement : "venez" ou "gamelle" / y a-t-il des prisonniers parmi eux ? / cela m'envahit insidieusement, me paralyse : ils se baignent / et moi ? / d'autres marchent dans la rue / sont au cinéma / boivent du thé / sont couchés / roulent en voiture / et moi ? / la distance s'instaure, le doute, la colère / contre "eux, dehors" / et le reproche, le reproche démentiel : "lorsqu'on m'a interrogé, tu étais au bord de la Baltique ou au théâtre" / la destruction commence." (PROCES VERBAL D'UN DUEL - Traduit par Armand Georges Kermisch, Flammarion, 1979 - Page 199)
"Vous serez libre vendredi. Mais à Berlin-Ouest.
Vendredi ? / dans trois jours ? / Après neuf mois, quelqu'un dit : vendredi / dois-je céder ? / dois-je me dire : à quoi bon réfléchir ? / est-ce que je rends les armes si je pars ? / est-ce que je renonce si je reste ? / le chemin qui conduit hors de cette prison ne peut-il être parcouru parce qu'il va vers un autre pays ? / en existe-t-il un autre si je dis non ? / et s'il existe, où conduit-il ? / à un vendredi dans dix ans ? / et mes amis ? / est-ce que je pars si l'on me fait partir ?
Qu'y a-t-il encore à réfléchir ? Vous avez refusé de renoncer à votre attitude négative vis-à-vis de la Sécurité d'Etat. De cette façon, vous vous êtes fermé le chemin du retour en RDA. Nous ne pouvons relâcher personne lorsque nous savons exactement qu'il récidivera très bientôt. Vous seriez bientôt enfermé à nouveau. Soyez heureux qu'on vous offre cette sortie de secours. Comprenez finalement les choses et signez." (PROCES VERBAL D'UN DUEL - Traduit par Armand Georges Kermisch, Flammarion, 1979 - Pages 214, 215, 209)
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