![]() Mardi 16 juin 1998 |
Troubles du langage
Tu veux goûter ? C'est un gâteau au chocolat. Oh là, là ! Tout enfant apprend à parler comme il apprend à marcher dès lors qu'il est soumis à un environnement linguistique qui le stimule. Il est donc admis que la faculté de parler est inscrite dans le patrimoine génétique de l'enfant. Pourtant tous les enfants n'acquièrent pas leur langue avec le même automatisme naturel. Et certains chercheurs consacrent donc leur effort à l'analyse de ces cas de dysfonctionnement du langage comme par exemple Célia Jakubovicz qui étudie depuis trois ans un groupe d'une vingtaine d'enfants. Célia Jakubovicz (laboratoire de psychologie expérimentale) : Il existe des enfants qui ont une intelligence normale, qui n'ont pas de problèmes d'audition, qui n'ont pas une malformation des organes fondatoires, qui n'ont pas une pathologie cérébrale congénitale ou acquise, qui n'ont pas de troubles affectifs ou sociaux à l'origine, et pourtant ils ont beaucoup de mal avec la parole. Mathieu (7 ans, 11mois) : Si c'était moi, si j'étais à la place de toi, c'est toi ... Psychologue : Qui ferait quoi ? Je me ferais dévorer par ce minuscule crocodile ! Mathieu : Oui. Célia Jakubovicz : Ces enfants souffrent de ce qu'on appelle une dysphasie du développement. Petit à petit, nous avons élaboré, en collaboration avec des collègues du laboratoire, des collègues de l'université de Paris VIII, de l'hôpital d'Evry et aussi de l'hôpital de Garches, un protocole expérimental pour essayer de fournir une caractérisation linguistique des performances de ces enfants. Les enfants participant à ce projet de recherche appartiennent à deux groupes différents : il y a d'une part des enfants avec des perturbations spécifiques du langage, c'est à dire des enfants dysphasiques de cinq ans et plus. Psychologue : Pour raconter à Caroline, comment on va dire ? On va lui dire : l'oiseau... Tu l'as sorti la surprise ? Célia Jakubovicz : L'autre groupe est, est constitué d'enfants sans trouble linguistique, par exemple Hugo, qui constitue donc notre groupe contrôle. Hugo (2ans,7 mois) : Y'avait un camion. Psychologue : Y'avait un camion, lequel ? Celui-ci ? C. Jakubovicz Nous avons élaboré une série d'expérience qui vise à tester la compréhension et la production des divers aspects de la grammaire chez ces enfants. Un de ces aspects concerne le système pronominal, un autre de ces aspects concerne l'expression de la temporalité sur les verbes. Psychologue : Alors, on va regarder un petit peu l'histoire. C. Jakubovicz Celle-ci est une expérience de production induite des pronoms. Coralie est un enfant souffrant d'une dysphasie de développement qui est suivi en orthophonie depuis l'âge de quatre ans. Psychologue : Et là, le papa a mis sa veste et sa cravate, hein ! Et il regarde Ploumf. Que fait Ploumf ? Coralie (6 ans, 10 mois) : Il met un habit. Il met un habit. Psychologue : Alors, que fait Ploumf ici ? Hugo : Il met son pyjama. Psychologue : Il a déjà enlevé son pyjama. Et là, que fait Ploumf ? Hugo : Il s'habille. Psychologue : Il s'habille. C. Jakubovicz : Vous avez pu observer le contraste entre Coralie qui a six ans et dix mois, qui omet le pronom réfléchi et le petit Hugo qui le place correctement. Psychologue : Le papa dit à Ploumf : "Attends, je vais t'aider" ! Que fait le papa de Ploumf à Ploumf ? Coralie : Il met un habit. C. Jakubovicz : Elle produit pas non plus un pronom non réfléchi. Vous voyez la même expression linguistique lui sert pour décrire deux situations qui sont pourtant assez différentes. Chloé est un des petits enfants sans trouble du langage qui fait partie de notre échantillon de deux ans et plus. Psychologue :Qu'est ce qu'il fait Ploumf ? Chloé : Il s'habille. Psychologue : Le papa de Ploumf dit : "Attends, je vais t'aider" Qu'est ce qu'il fait le papa de Ploumf à Ploumf ? Chloé : Il l'habille. Psychologue : Ben, oui, c'est vraiment difficile, hein ! Chloé : Ben moi, j'arrive à m'habiller toute seule. C. Jakubovicz : Nous pensons que un des problèmes des enfants dysphasiques, réside dans leur difficulté à insérer un élément qui est normalement inséré après un verbe, dans une position qui n'est pas la position normale d'insertion d'un argument mais qui est pourtant une position fonctionnelle. On dit en français : il lave Ploumf, mais on dit aussi, on doit dire : il le lave ; on ne peut pas dire : "il lave le". Psychologue :Cette fois ci, c'est un petit garçon qui a une feuille pleine de gommettes. Ici, il se passe quelque chose et là, tu vois, cette feuille elle est presque vide. Qu'est ce qu'il va faire ? Le petit garçon... Chloé : Il va les coller. Psychologue :Là, il va les coller, ouais. C. Jakubovicz : Quand on pointe la première image, on s'attend à ce que l'enfant produise un futur, quand on pointe la deuxième image, on s'attend à ce que l'enfant produise un présent et pour la troisième image, un passé composé. Coralie ne peut pas les produire, pourtant Chloé, qui est beaucoup plus jeune les produit sans aucun problème. Psychologue :Et ici, le petit garçon ? Chloé : Il colle. Psychologue : Et maintenant, le petit garçon ? Coralie : Le petit garçon et tout fini. Psychologue : Ici, la petite fille... Thomas (7ans) : Il est dans le bain Psychologue : Et ici, la petite fille ? Thomas : Tout propre. Psychologue :C'est pas la petite fille qui est toute propre. Thomas : La poupée toute propre. Psychologue :Ouais mais alors on va essayer de le dire avec la petite fille. La petite fille... Qu'est ce qu'on pourrait dire ? Thomas : La petite fille ? Psychologue : Oui. Et ici, la petite fille ? Chloé : Elle mange. Psychologue : Et ici, la petite fille ? Chloé : Ca va mieux. Psychologue : Oui, pourquoi ça va mieux ? Chloé : Parce qu'elle a mangé ! C. Jakubovicz : Voilà une expérience de production induite du passé composé et nous voulons savoir si l'enfant est capable de se référer à un événement achevé en utilisant le passé composé. Psychologue :Ah ! Qu'est ce qu'il a fait le petit lapin ? Hugo : Il a galopé Psychologue :Il a galopé. Ah non, y'en n'a pas d'autre petit lapin. Alors, qu'est ce qu'il a fait le petit lapin ? Thomas : Il saute. C. Jakubovicz : Comme vous voyez, Thomas, qui a pourtant sept ans, mais qui est un enfant dysphasique, décrit l'action en utilisant des présents, donc il dit pas : "il a sauté" comme le petit Hugo avait dit : "il a galopé", mais il dit : "il saute". Psychologue : Qu'est ce que la grenouille, elle fait ? Thomas : Euh, la grenouille avance. Psychologue :Ouais, t'as raison. On peut dire marcher aussi. Bon alors comment est ce qu'on va dire ? La grenouille... Thomas : La grenouille, il marche. Psychologue : Elle marche encore ? Thomas : Non ! Psychologue : Non, elle a fini. Comment on va dire pour dire qu'elle a fini ? Alors, la grenouille... Thomas : La grenouille... C. Jakubovicz : On voit bien que Thomas n'a pas de difficultés dans l'interprétation de la grenouille, il voit bien que la grenouille ne marche plus mais son problème justement, la recherche de la forme temporelle conjuguée pour exprimer le fait que l'événement s'est achevé. Psychologue : Qu'est ce qu'il a fait ? Coralie : Il redescend. Psychologue : Oui. Là, il a fini. Il est tout en bas, hein. Alors qu'est ce qu'il a fait ? Coralie : Il picote. Psychologue :Oui ! C. Jakubovicz : Quand on la pousse à chercher une autre réponse, puisqu'elle ne peut pas utiliser la forme temporelle dans la forme conjuguée, qu'est ce qu'elle dit, elle essaye de trouver un substitut lexical lui aussi au présent. Mathieu : Il a picoté. Psychologue : Oui, mais, alors, il, il est, il... Mathieu : IL était tout en haut, il a picoté. Psychologue : Alors, ça, ça s'appelle descendre. Alors, qu'est ce que le pivert a fait? Mathieu : Il vient de descendre en même temps que picoter. Psychologue : Bien. C. Jakubovicz : Mathieu, par contre n'a pas de problème pour la production des formes verbales conjuguées. Pour Mathieu le diagnostic de perturbation du langage était fait très précocement et depuis l'âge de quatre ans, il bénéficie d'une prise en charge orthophonique et d'une école spécialisée à l'hôpital de Garches. Psychologue : Et toi, ton petit garçon, il était comment quand il était petit ? Qu'est ce qu'il faisait ? Mathieu : Gentil. Psychologue : Qu'est ce qu'il faisait ? Raconte moi un peu. Mathieu : Il réparait les jouets de la petite fille. Il voulait aller à la crèche Psychologue : Mais il était formidable ton petit garçon ! Et quoi d'autre, alors ? Mathieu : Il dormait la nuit, il faisait la sieste. Ca y'est. Psychologue : Ca y'est. Et, euh, pour manger, il n'y avait pas de problème ? Mathieu : Quand il était grand, il était méchante avec sa petite soeur. C. Jakubovicz : Voilà encore une petite erreur qui se glisse dans le parler de Mathieu. Une erreur d'accord de genre. Donc, peut-être que vous avez entendu, il a dit : "Il était méchante". J'exagère sa façon de prononcer, avec sa petite soeur. Mathieu : Non, j'en veux plus. Psychologue : Ca te suffit, bon. C. Jakubovicz : Mais en fait, on n'est qu'au début de la recherche vraiment orientée par un point de vue linguistique en dysphasie, parce que, en fait, on ne sait même pas si tous les enfants dysphasiques ont les mêmes types de problèmes linguistiques. Les chercheurs ne se mettent pas d'accord pour dire s'il y a disons un marqueur unique. Evidemment si on arrivait à déterminer un tel marqueur, ça serait très important, aussi bien d'un point de vue théorique que d'un point de vue de la possibilité d'identifier précocement les enfants présentant un trouble du langage. La façon selon laquelle les troubles se manifestent semble varier d'un enfant à l'autre et surtout ces manifestations semblent différer en fonction des types de langue. La question qui se pose alors et qui reste ouverte est de savoir quelles sont les opérations sous-jacentes plus profondes qui sont communes à tous les enfants dysphasiques. C.Jakubovicz : Des découvertes récentes rendent plausible l'hypothèse d'un déterminisme génétique de ces perturbations. Par exemple, l'étude sur des jumeaux monozygotes, c'est à dire des vrais jumeaux qui partagent 100% de leurs gènes, montre que si un des, des jumeaux est affecté, il y a environ 80% de chances pour que l'autre le soit aussi. Par contre, chez les jumeaux dizygotes, c'est à dire des faux jumeaux qui ne partagent que 50% de leur patrimoine génétique, si l'un des jumeaux est atteint, il y a seulement entre 15% et 30% de chances pour que l'autre le soit aussi. Psychologue : On va dire que c'est deux petites filles. Coralie : Oui ! C. Jakubovicz : Donc, c'est, la perturbation qui touche le langage s'est réinscrite dans le patrimoine génétique. C'est ça c'qu'on peut dire. Il existe un débat entre ceux qui pensent que le langage est une capacité autonome spécifique à un module de notre esprit/cerveau, et les chercheurs qui pensent qu'en fait, le langage n'est pas un module spécialisé mais qui, en fait, dépend des capacités cognitives supérieures du cerveau générales du cerveau/esprit. Quand même, l'existence même de la dysphasie du développement qui montre qu'une perturbation linguistique peut coexister avec une intelligence normale, est un argument en faveur de l'idée que le langage peut se développer d'une façon correcte ou incorrecte d'une façon autonome. Psychologue :Voilà. L'histoire est finie... Le résultat des recherches en linguistique donnerait des arguments en faveur de l'hypothèse que le langage est une faculté indépendante des autres fonctions intellectuelles. L'étude scientifique d'une perturbation de la parole, comme la dysphasie, pourrait nous aider à comprendre les mécanismes d'acquisition du langage visibles au ralenti et donc plus facilement analysable chez les enfants dysphasiques. Enfin, peut-être, cette recherche, en fournissant une meilleure caractérisation linguistique de leurs troubles, saura-t-elle contribuer à améliorer la rééducation de ces enfants. |