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Archimède   Emission du 24 novembre 1998
05.jpg (9844 octets)    La faune de Roissy

(retranscription intégrale du reportage)

Si aujourd'hui nous nous rendons à ROISSY, c'est seulement pour voyager tout près : sur les trois mille deux cents hectares d'herbe, de pistes et de routes de l'aéroport.

Là, malgré la présence de la technologie la plus avancée, différentes espèces animales semblent s'épanouir et se reproduire sans limite. Ce qui peut poser quelques problèmes.

Par exemple : les rencontres entre les avions et les oiseaux sont parfois brutales.

Jean-Luc Briot (orniyhologue - Service technique de la navigation aérienne)

Ca, c'est un oiseau qui est dangereux pour la navigation aérienne. Une grosse, une grosse, une grosse buse d'un kilo, à peu près, qui peut occasionner des dommages importants sur les moteurs. Elle est partie. Voilà quatre goélants argentés, une espèce aussi dangereuse, qui est assez lourde, qui pèse un kilo, un kilo et demie et quand elle croise, comme ça, les axes de piste, si elle interfère avec des décollages ou des atterrissages, ça peut poser de gros problèmes. Ces oiseaux peuvent être très bien avalés par un avion.

Gérald Feldzer (commandant instructeur A340 - Air France)

Voilà, un réacteur de Airbus 340. C'est assez grand. Je suis petit, mais c'est quand même assez grand. Et évidemment, cet espace offert aux oiseaux, fait que ils peuvent rentrer dedans, on peut les ingérer. Et les ingérer, ça dépend à quelle vitesse. Evidemment, si c'est au décollage ou à l'atterrissage, c'est souvent le cas parce que les oiseaux décollent devant nous, c'est moindre mal parce que le choc est moins fort. Mais, il n'en reste pas moins qu'on est quand même aux environs de 300km / heure.
Un oiseau, à 300km / heure, c'est capable de faire beaucoup de dégâts. Dans ces réacteurs, nous avons un premier étage d'ailettes de compresseurs. Et là, y a deux solutions : soit l'oiseau est petit et il est déchiqueté et il sera ingéré par le réacteur, c'est pas très grave, ça arrive, soit il est important et auquel cas, on risque de casser une des ailettes, laquelle, soit se déformera, soit cassera. Et ces débris d'ailettes vont passer à travers le réacteur qui vont le détruire. Et le prix d'un réacteur est très important et le danger, aussi, fait que si ça arrive au décollage, à pleine charge, c'est quelque chose qu'il faut prendre en compte, c'est un danger réel.

Les accidents graves sont rares. On en a recensé vingt-trois dans le monde, en près de quarante ans. Ils se produisent en général à une altitude inférieure à deux-cents mètres puisque les oiseaux montent rarement plus haut.

Jean-Luc Briot

Ca c'est produit en Hollande, à Eindhoven, l'hiver dernier, à cause de petits oiseaux comme les étourneaux qui semblent, tout à fait inoffensifs, surtout pour des avions à hélices comme l'Herculès qui est un avion à turbo-réacteurs et qui paraissait vraiment bien protégé vis à vis des ingestions d'oiseaux, quoi. En fait, il y avait tellement d'étourneaux, qu'ils sont passés à travers l'hélice, qu'ils sont rentrés dans le compresseur, le moteur a pompé,  perte de puissance pendant une remise de gaz, ça pardonne pas. L'avion s'est crashé donc, en final et le résultat, c'est 27 morts, qui ont péri dans cet accident.

Sur environ 7 000 mouvements d'avions, 1 incident mineur dû aux oiseaux, tel un retard du trafic ou un dommage matériel léger, se produit.

Christian Pucheu (agent lutte aviaire)

C'est des jeunes, donc ils connaissent pas les avions, ils ont moins peur que les autres et c'est vrai qu'ils se font prendre au piège.

En juin et juillet, de très nombreux oisillons se font happer par des réacteurs sans que les passagers s'en aperçoivent. Il faut donc éloigner les oiseaux de l'aéroport. Et c'est leur fête.

Ceci n'est pas une arme, mais un pistolet tirant des feux d'artifice. Car les oiseaux sont sensibles aux stimuli visuels et accoustiques. A ROISSY, onze personnes se relaient ainsi en permanence pour provoquer un "mini-14 Juillet" à chaque décollage ou atterrissage.

L'autre méthode pour effrayer les oiseaux consiste à leur faire entendre des cris de détresse de leur propre espèce.

Christian Pucheu

Ca, c'était le cri du goéland, qu'on vient d'entendre. C'était la mouette. Ca, c'était le cri du vanneau. Ca, c'était les étourneaux. Et ça, c'est l'effaroucheur, qu'on a sur les terrains, c'est le même, exactement le même.

A ROISSY, tout est fait pour accueillir les humains au mieux, et rendre le séjour des oiseaux exécrable. Pour cela, on a supprimé tous les objets pouvant servir de perchoir. On n'a pas rasé les bois. Mais on les a rendus inhospitaliers aux oiseaux.

Jean-Luc Briot

On arrive dans une zone boisée qui constitue un dortoir pour les étourneaux et on est obligé, pour les faire partir, d'élaguer ces zones, alors on crée des espèces de courants-d'air en coupant toutes ces branches. Ces étourneaux, ils aiment bien se grouper le soir, ils forment des dortoirs, ils aiment bien se grouper dans des zones boisées denses, touffues, qui maintiennent une température à l'intérieur du dortoir, un peu plus élevée qu'à l'extérieur. Et le fait de créer des layons, ça fait un courant-d'air et ça refroidit l'intérieur du dortoir, et ça finit par faire partir les oiseaux.

Les décharges d'ordures à ciel ouvert, qui attireraient des nuées d'oiseaux, sont interdites à dix kilomètres à la ronde. Les treize milles tonnes annuelles de déchets et de restes des plateaux-repas gérés par la SERVAIR sont conservés dans des chariots fermés, transportés en camion, broyés en sous-sol. Ainsi, ces aliments ne sont jamais laissés à ciel ouvert. Et quand -malgré tout- quelques rares petits futés parviennent dans le sein des seins, ils en sont pour leurs frais, car les restes de nourriture sont enfermés dans un contener. Même le maïs est inaccessible aux oiseaux.

Jean-Luc Briot

Alors là, on a une des rares cultures qu'on a autorisée, ici, à ROISSY, parce que le maïs présente l'avantage de ne pas trop attirer les oiseaux. La graine est enfermée dans un épis assez dur et l'oiseau ne peut pas, évidemment, dépioter ces peaux. Par contre, au moment de la récolte, le maïs est complètement mis à jour, et les graines qui apparaissent sur l'épis, quelques une tombent par terre et évidemment, posent des problèmes, puisqu'elles sont mangées par les étourneaux et les pigeons. Au moment de la récolte du maïs, on est obligé de faire un labours profond de manière à enfouir ces graines pour ne pas attirer les pigeons. Sinon, c'est une culture qui n'est pas attractive, qui est très intéressante.

Jean-Luc Briot

Voilà un endroit où l'herbe haute est restée à peu près à une hauteur correcte. Là où l'herbe est à une hauteur supérieure à trente centimètres... Cette herbe haute, elle est bien parce que au moins, les vanneaux et les mouettes peuvent pas se poser là-dedans. Quand l'herbe, elle est trop courte, les vanneaux et les mouettes trouvent facilement leur nourriture, les rapaces voient facilement les campagnoles se promener dans l'herbe et c'est beaucoup plus ennuyeux. Le problème, c'est que cette herbe haute, il y en a de moins en moins. Y a tellement de lapins, maintenant, qui nous mangent tout...

En effet, le sol de ROISSY est ravagé par les lapins. Pour eux, l'aéroport est un hâvre de paix, alors qu'ailleurs, la terre est labourée, couverte de produits insecticides, parcourue par des promeneurs, et surtout par leurs chiens... On estime le nombre de lapins sur l'aéroport à cinquante mille. Et ils continuent de se reproduire au rythme de trois portées par an et par lapine en moyenne.

Guillaume Queney (chercheur en biologie - Genetique moleculaire - CNRS)

Ici, nous avons un chemin emprunté par les lapins, ce qu'on appelle une coulée, et on pourrait même dire : ce chemin forme une espèce d'autoroute à  lapins. Et y a d'autres endroits où on peut observer ces coulées qui forment des sortes de réseaux et qui joigent les différentes sorties de garennes.

Les lapins installent leurs garennes, c'est à dire des terriers qui communiquent entre eux, partout.

Jean-Luc Briot

Donc là, on voit que les lapins se sont installés dans un sol sableux, bien drainé, qui convient parfaitement  à la fabrication de leurs garennes. C'est pas trop humide, c'est un sol idéal. C'est certainement du sable qui a été rapporté au moment des travaux de cette piste. Les lapins ont creusé un terrier dans un sol plus argileux, plus compact, plus humide, qui se prête moins à la fabrication des garennes. Et comme les sites disponibles sont tous occupés et que la population est très importante, ils commencent à coloniser des zones moins favorables, et finalement, on en trouve un peu partout. Ils commencent à se mettre un peu, maintenant, dans ces zones argileuses.

Malgré leurs grandes oreilles, les lapins ne sont pas dérangés par le bruit des avions pas plus qu'ils ne le sont par les retombées de kérosène brûlé. Ce sont des riverains heureux.

Jean-Luc Briot

Un avion doit pouvoir sortir de piste et rouler dans l'herbe dans une bande dégagée, ce qu'on appelle, sans s'enliser, sans rencontrer d'obstacles massifs. C'est pour ça que quand les lapins font des trous monstrueux, pour des avions légers, ça peut éventuellement casser le train s'il y a une sortie de piste.

A ROISSY, c'est donc le lapin qui rend le séjour difficile aux humains. Pas tous les humains. Pour certains, c'est une aubaine : ce sont les fureteurs.

Fureteur

Combien vous avez de furets ?

Fureteur

Y en a six, aujourd'hui.

Ils sifflotent : "Il court, il court, le furet).

Fureteur

Les furets, les voilà. Vous voyez. C'est des petites bêtes qui sont très gentilles, fort sympathiques. La seule chose qu'il ne faut pas avoir, c'est l'odeur du lapin sur les mains, parce qu'à ce moment là,  il a tendance à mettre des crocs où il faut pas !

La chasse au furet était déjà employée par les romains mille ans avant Jésus-Christ aux îles Baléares. La tradition s'est ensuite poursuivie en France, au Moyen-Age.

Fureteur

Là, je suis sûr qu'il y a du lapin dedans, c'est trop frais, là-bas. Y avait des pattes, y avait tout ?

Le furet est une variété de putois. Mais ce n'est pas son odeur qui effraye le lapin. Ce sont ses dents. Et il court le furet, forçant les lapins à sortir. Et les lapins apprennent que lorsqu'on vient sur un aéroport, c'est bien pour partir en voyage.

Jean-Luc Briot

Vous arrivez à en sortir combien par jour, là ?

Paul Puygrenier (fureteur - fédération des chasseurs d'Ile de France)

Oh, c'est très variable.

Jean-Luc Briot

Avec ce temps de neige !

Paul Puygrenier

Oui, c'est très variable. Ca peut, ça peut aller de vingt à quarante. C'est pour la production, pour...

Jean-Luc Briot

Vous allez les relâcher dans quel coin, ceux-là ?

Paul Puygrenier

Alors, on va les relâcher dans le Jura, qui est classé, disons, gibier non nuisible.

Jean-Claude Hazeaux (fureteur - Association SOS Furetage)

Nous passons notre temps, notre plaisir. On vient fureter une fois par semaine ici. Mais cette année année, ça tourne pas trop mal. On a déjà pris 1850, je crois, à ROISSY, en à peine trois mois de temps.

Paul Puygrenier

On regarde le sexe, quand même. C'est une femelle. Ca sera donc une mère reproductrice. On l'espère, tout au moins.

Cependant, à ROISSY, le lapin rencontre parfois son ennemi naturel.

Guillaume Queney

Donc, ici, nous avons un cadavre de lapin qui a peut-être été consommé par un renard dont on voit la crotte juste à côté. Sur le centre, on estime à peu près le nombre de renards à, à soixante dix.

Jean-Luc Briot

En fait, on, on peut imaginer de bétonner complètement un aéroport. Ca a été fait. Il y a des terrains comme New York / Kennedy, qui sont complètement bétonnés. C'est pas bon non plus puisque les goélands, les mouettes aiment beaucoup se poser sur le béton et sur ces aérodromes, on a d'énormes problèmes avec ces oiseaux là. A  New York, y a deux cents collisions par an, à peu près, avec les mouettes et les goélands, donc c'est pas forcément une bonne solution. D'autre part, économiquement, c'est pas simple. Ici, y a, à ROISSY, y a huit cents à mille hectares d'herbe, donc bétonner tout le terrain sur une surface de mille à, huit cents à mille hectares, ce serait  très coûteux et je vous dis, on aura de toute façon, sur ces zones bétonées, toujours, au moment des pluies, des flaques qui risqueraient d'attirer des, des mouettes et des goélands, voire des vanneaux. C'est pas non plus la meilleure des solutions.

Et tandis que les hommes s'envolent pour leurs affaires ou pour leurs rêves, le peuple animal de ROISSY -indifférent au trafic aérien- continue de vivre, de manger, de dormir et de creuser.

 

  © 1998 ARTE G.E.I.E