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Autopsie d'une
sépulture
En Mai 1998, lors de fouilles
pratiquées au centre ville de Quimper, l’équipe de l’archéologue Jean-Paul
Le Bihan a mis au jour deux sépultures d’enfants datant du Moyen-Age.
Dans l’une d’elles, un squelette
de bébé parfaitement préservé a été trouvé. Son cerveau était intact et
encore partiellement mou après plus de six cents ans. Beaucoup d'incertitudes
existent encore, mais, après plusieurs mois de travail, les scientifiques
font un premier bilan de l'étude des restes de l'enfant et du cercueil
qui le contenait.
L’anthropologue Véronique Gallien,
en étudiant les ossements de l’enfant, a d'abord déterminé certains éléments
de son développement avant la mort.
Véronique Gallien
La première chose que j'ai fait lorsque j'ai repris l'étude du squelette,
après sa sortie du cercueil, a été de revoir son âge, de réétudier calmement
les dents et pouvoir confirmer l'âge qui avait été donné dans un premier
temps. L'âge est légèrement réestimé. C'est à dire qu'on avait, à ce moment
là, annoncé un enfant de dix huit mois plus ou moins trois mois. Lorsqu'on
regarde le développement des dents, des racines, des dents de lait, nous
avons comparé à des schémas dentaires et des incisives pratiquement achevées
et une première molaire à la racine encore non formée, nous avons estimé
que cet enfant pouvait avoir entre dix huit mois et deux ans. Donc, en
fait, il est peut-être, légèrement plus âgé, de quelques mois, que ce
qu'on avait anoncé dans un premier temps. On a ensuite repris chaque os,
que nous avons observé individuellement pour retrouver éventuellement
la présence de caractères anatomiques particuliers et observer l'état
sanitaire. Ce qui aurait pu être, par exemple, des fractures anciennes,
qui auraient conservé des traces sur les os.
Bon, dans le cas de celui-ci, apparemment, rien de particulier. Sinon,
au niveau... des orbites, des petites parties criblées qui indiquent à
priori une cribra orbitalia. Cela correspond à une anémie et peut être
dû à une carence en Fer chez l'enfant. Ce n'est pas une pathologie grave.
On voit bien, de nos jours, des enfants manquant de Calcium... ou d'autres
de vitamines dans leur alimentation. Ca se corrige. Dans un dernier temps,
j'ai pour identifier le sexe de l'enfant. C'est un travail qui se fait
rarement chez les enfants parce que l'on considère généralement que les
caractères sexuellement discriminants sont quasiment inexistants chez
eux. Cependant, plusieurs méthodes sont actuellement mises au point et
nous avons choisi d'en appliquer une qui consiste à observer la morphologie
des ailes du bassin. Ici, les deux ilions qui vont former ces ailes du
bassin. Nous allons observer la forme de la surface articulaire du bassin
au sacrum.
Le sacrum est une des dernières pièces osseuses de la colonne vertébrale
qui vient se caler entre les deux ailes du bassin. Ici, la forme de cette
surface articulaire : elle présente une forme perpendiculaire lorsque
nous avons affaire à un sujet à tendance masculine tandis que chez les
éléments féminins, elle sera plutôt avec une forme oblique. Nous voyons
tout de suite les limites de la méthode dans la mesure où chacune des
ailes de l'enfant présentent chacune un caractère différent. Nous regardons,
dans un deuxième temps, l'ouverture de l'échancrure sciatique. Ca correspond
à cette échancrure là. Lorsque son angle est inférieur ou égal à 90°,
nous avons affaire à un élément masculin. Lorsque l'angle dépasse 90°,
nous considérons avoir affaire à un élément féminin. Dans notre cas, nous
avons deux angles supérieurs à 90° : 120, 130°. Bon, ici, la réunion des
caractères tendrait à identifier cet enfant comme une petite fille. Mais
nous avons vu toutes les incertitudes qu'il y a et le sexe restera tout
de même avec un point d'interrogation. C'est tout ce que nous pouvons
dire sur l'enfant vivant. Nous allons passer, dans un dernier temps, à
la cause de son décès.
Véronique Gallien
Lorsque nous avons ouvert le cercueil, nous avons d'abord observé cette
fracture là, sur le frontal, qui franchit, ici, la structure coronale
pour se prolonger sur l'os pariétal droit. Lorsque nous avons remonté
le crâne, nous avons observé une deuxième zone de fracture, celle-ci,
sur le pariétal gauche. En fait, cette zone là correspond à la zone d'impact...
du traumatisme. L'enfant, de ce côté là, a reçu un choc, a reçu un coup,
est tombé ; un coup suffisamment violent qui a entraîné la fracture de
tout l'os et qui s'est prolongé sur le frontal et donc sur le pariétal.
Alors, le médecin légiste, lui, de son côté, on lui a confié le cerveau,
puisqu'en ouvrant le crâne, on est tombé sur le cerveau. Lui l'a étudié
de son côté, il a fait des coupes et a observé une hémorragie interne.
Médecin légiste
On est en face de l'image de la partie convexe de la masse qui a été retrouvée
dans le crâne, qui pesait environ 40 grammes. C'est une masse qui présente
des zones un peu jaunes, ocres, avec des petites fentes, des petites fissures.
Et puis dans les zones qui ont été abîmées, on voit bien qu'en profondeur
y a une plage blanche avec une zone un peu plus grise en superficie. Ca
peut évoquer un fragment de tissu cérébral, tout à fait. Sur ces images
là, on ne peut pas affirmer qu'il s'agit bien d'un cerveau. On peut dire
que l'aspect macroscopique est compatible avec un cerveau qui se serait
conservé mais y a pas d'élément qui permette de l'affirmer avec certitude
; en dehors du fait que il a été trouvé dans un crâne d'enfant.
L'observation à l’œil nu ne
permet donc pas d’identifier de façon certaine l'origine de ces tissus.
Pour s'en assurer, le médecin légiste doit y regarder de beaucoup plus
près, et passer à l'étude microscopique.
Médecin légiste
Voilà, c'est sur ce petit fragment là que nous avons fait l'observation
microscopique. Alors, sur cette image là, qui est ce qu'on voit au microscope,
on voit bien qu'on est devant un tissu qui présente toutes les caractéristiques
d'un cerveau tel qu'on peut le voir avec les cerveaux actuels. On voit
que dans certaines régions on a des petites zones qui sont vides, qui
correspondent à des cellules nerveuses qui ont disparu parce qu'elles
n'ont pas été conservées. Et puis on retrouve de très nombreuses structures,
comme celle-ci, qui sont des globules rouges qui sont amassés et qui témoignent
donc de l'existence d'une hémorragie au niveau du cerveau parce que ces
globules rouges, ces hématies ne sont plus dans les vaisseaux, sont sorties
des vaisseaux. Et ça, c'est pas normal. Alors, on peut, avec une coloration
spéciale qui met en évidence, en les colorant en bleu, le sang et les
produits de dégradation du sang et les globules rouges, on voit bien que
autour de ce vaisseau, qu'il y a plein de zones colorées comme ça en bleu.
Ce qui montre qu'il y a une hémorragie à la fois au niveau de la méninge
et dans le cerveau. On appelle ça une hémorragie cérébro-méningée, qui,
chez quelqu'un qui a une fracture du crâne, est à l'évidence traumatique
et qui est la cause du décès. Avec un point d'impact, qui, si on regarde
la fracture du crâne et notamment le schéma des zones fracturées, qui
serait plutôt dans cette zone là. Et c'est exceptionnel de retrouver le
cerveau dans des populations préhistoriques ou historiques du fait de
la conservation difficile de cet organe. Et puis, c'est effectivement
assez exceptionnel que le rare cerveau qu'on retrouve dans ces conditions
là, qui soit conservé, présente des zones qui sont à l'origine du décès.
C'est effectivement assez peu probable dans l'absolu.
Le cercueil dans lequel a été
trouvé l'enfant était lui aussi dans un état de conservation remarquable.
Très peu d’archives existant sur les rites funéraires du Moyen-Age, son
étude se révèle très riche en enseignements sur les méthodes utilisées
à l'époque. Ca devait être très près du corps.
Pour être conservée, la sépulture
a été démontée et les planches traitées au laboratoire de restauration
des métaux et des matières organiques archéologiques de Saint-Denis, l'UTICA.
V. Gallien
Le traitement qu'ils ont subi, ces bois, ça a été deux mois d'imprégnation
au polyéthilène glycol qui est un produit qui vient remplacer toute la
structure du bois manquante avec l'eau... ce qu'on voit un petit peu sur
les tranches, surtout. Après séchage, ça fait une poudre blanche qui est
contenue dans le bois et qui sert de consolidant. Donc, après deux mois
d'imprégnation dans des bacs, on a congelé les unes après les autres,
ces planches. Parce qu'il faut aussi que je les mette dans mon congélateur,
c'est pas évident... Donc après congélation, on les met dans un appareil
qui s'appelle un lyophilisateur et le lyophilisateur permet de sécher
les objets qui sont gorgés d'eau en passant de la phase solide à la phase
vapeur. C'est ce qu'on appelle une sublimation. C'est à dire que l'eau,
en fait, était congelée et on va la récupérer sous forme de vapeur. Ca
va être un séchage qui ne va absolument pas altérer la forme et la structure
du bois.
Après les traitements de restauration et de conservation, on voit très
bien que on peut manipuler les planches bien plus facilement. Elles sont
solides, elles se tiennent elles-même et l'état de la surface s'est grandement
amélioré. On voit vraiment non seulement que c'est du bois mais on voit
toute sa texture, tout le grain, toutes les fibres. Donc, toutes les planches
sont en hêtre et c'est assez intéressant parce que c'est un bois qui n'est
pas de très bonne qualité. En tout cas, pour le Moyen-Age, c'est un bois
tendre, facile à travailler, un arbre que l'on trouve... assez facilement,
qui est indigène. Mais c'est un bois qui n'était pas apprécié parce qu'il
était rosé. Alors, du coup, on s'est posé la question : puisqu'on a un
bois de faible qualité ou de qualité moyenne, si c'était de la récupération.
Seulement, en observant les surfaces de ces planches, on voit qu'elles
sont nues, libres. Il n'y a pas ni traces d'usure, ni traces de clous,
de rainures, de mortaise pour un assemblage, rien. Donc, ces planches
ont servi uniquement à ce cercueil, à la confection de ce cercueil. On
voit également que ces planches ont été retravaillées après avoir été
débitées, qu'elles ne sont pas brut. On a retravaillé, en particulier,
les côtés des planches, qu'on appelle les rives. On voit très bien les
arêtes qui ne sont pas vives mais qui ne sont pas arrondies ; donc ça,
ça indique, quand même, un travail, relativement soigné. On voit, surtout
en lumière rasante, sur la planche de fond et sur le côté gauche, une
sorte d'ondulation qui sont en fait les traces du travail de la surface.
On a pris un outil tranchant que l'on a glissé pour y faire une surface
le plus plan possible. En revanche, on a un assemblage et des mesures
qui sont complètement aléatoires et qui sont du bricolage, en fait. Les
perforations ne sont pas toujours en face les unes des autres et elles
ne correspondent pas exactement. Elles n'ont donc pas été mesurées. C'est
de l'à peu près. Pas de mesure véritable, pas d'homogénéité dans les épaisseurs
; on a même, pour le couvercle, une planche complètement tordue. Pareil
pour les planches de tête ou de pieds : elles ne sont pas du tout, du
tout coupées régulièrement. Donc, la personne qui a fabriqué ce cercueil,
on ne peut pas être sûr que ça soit vraiment un professionnel ou un artisan
du bois. Mais c'est quelqu'un qui savait ou qui avait déja vu des cercueils
comme ça, trapézoïdaux et légèrement anthropomorphes. Autrement dit, on
a sans doute dû mesurer, évidemment, le corps, mesurer la planche de fond
pour faire le, le fond du cercueil et ensuite, les planches ont été adaptées
à ces mesures. On a essayé. C'était trop grand : on a recoupé, c'était
trop petit : on a dû sans doute recommencer. Le fait qu'il n'y ait pas
de mesures, c'est surtout ça qui complique, en fait, l'utilisation des
trapèzes entre eux. Et nous mêmes, d'ailleurs, pour le représenter, pour
le dessiner, ça nous pose un problème. On voit très bien, sur le dessin,
que si on peut faire une boîte avec six côtés, on aurait pu choisir un
rectangle. Or, on a choisi de faire avec des trapèzes. Il y a donc là
une pression traditionnelle ou culturelle assez forte. Ensuite, du côté
de l'artisan, est ce que c'est un artisan, est ce que c'est quelqu'un
de la famille qui a fait le cercueil pour son enfant... Ca me paraît quelque
part peu probable. Je pense que c'est quelqu'un qui avait l'habitude de
travailler le bois mais dont ce n'était pas forcément la profession.
Des reproductions des planches
du cercueil permettent aux chercheurs de reconstituer les gestes funéraires.
Le plus remarquable est que le cercueil n’est pas une boîte dans laquelle
on met un corps, mais un emballage que l’on assemble autour de la dépouille
de l’enfant.
V. Gallien
On a préparé la planche du fond sur laquelle on dépose une pièce qui va
servir de linceul. Ensuite, le corps de l'enfant est placé sur le fond.
On va lui caler la nuque avec un petit coussin de végétaux... afin de
bien maintenir la tête face vers le haut, vers le ciel. Les bras de l'enfant
sont posés le long du corps. C'est une position classique chez les enfants.
Chez les adultes, on retrouvera plus fréquemment des bras croisés avec
une main soit posée sur le bas du corps, soit croisée sur la poitrine.
On referme le linceul... en le calant simplement, en le pliant simplement
à a tête et aux pieds. Et nous allons refermer le cercueil autour de son
corps.
Alors, c'est évident que pour
le monter, il faut commencer par les planches de côtés. Donc on a quatre
points d'encrage en bas. Ce qu'il faut, c'est serrer les noeuds. Alors,
ça, c'est plus une hypothèse d'avoir ces points de cette façon là puisqu'on
a simplement les traces des cordes à l'intérieur des, des trous. On va
mettre le deuxième côté. Alors on voit qu'il est quand même nécessaire
d'être à deux personnes pour attacher tous ces noeuds. Ensuite, on dispose
la planche de tête, la planche de pieds, qui sont simplement posées. On
les coince comme on peut avec les planches de côtés. On dispose les cordes.
Alors, ensuite on pose le couvercle dessus. Voilà. C'est là qu'il faut
bien tenir serré. Alors, fais d'abord le noeud en bas. Donc, ce sont des
noeuds simples. Voilà, c'est terminé. Et donc, on obtient une boîte qui
est assez jolie... Transportable sans problème. Le corps ne bouge pas.
Ca fait donc un cercueil anthropomorphe qui respecte vraiment, finalement,
les traditions et les codes du rituel d'inhumation.
Ce seul exemple ne permet pas
de tout comprendre des rites funéraires du Moyen-Age. Les archéologues
poursuivent donc leurs recherches, espèrant faire un jour d'autres découvertes,
et affiner ainsi leurs théories.
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