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Archimède   Emission du 14 septembre 1999
  

Autopsie d'une sépulture

En Mai 1998, lors de fouilles pratiquées au centre ville de Quimper, l’équipe de l’archéologue Jean-Paul Le Bihan a mis au jour deux sépultures d’enfants datant du Moyen-Age.

Dans l’une d’elles, un squelette de bébé parfaitement préservé a été trouvé. Son cerveau était intact et encore partiellement mou après plus de six cents ans. Beaucoup d'incertitudes existent encore, mais, après plusieurs mois de travail, les scientifiques font un premier bilan de l'étude des restes de l'enfant et du cercueil qui le contenait.

L’anthropologue Véronique Gallien, en étudiant les ossements de l’enfant, a d'abord déterminé certains éléments de son développement avant la mort.

Véronique Gallien
La première chose que j'ai fait lorsque j'ai repris l'étude du squelette, après sa sortie du cercueil, a été de revoir son âge, de réétudier calmement les dents et pouvoir confirmer l'âge qui avait été donné dans un premier temps. L'âge est légèrement réestimé. C'est à dire qu'on avait, à ce moment là, annoncé un enfant de dix huit mois plus ou moins trois mois. Lorsqu'on regarde le développement des dents, des racines, des dents de lait, nous avons comparé à des schémas dentaires et des incisives pratiquement achevées et une première molaire à la racine encore non formée, nous avons estimé que cet enfant pouvait avoir entre dix huit mois et deux ans. Donc, en fait, il est peut-être, légèrement plus âgé, de quelques mois, que ce qu'on avait anoncé dans un premier temps. On a ensuite repris chaque os, que nous avons observé individuellement pour retrouver éventuellement la présence de caractères anatomiques particuliers et observer l'état sanitaire. Ce qui aurait pu être, par exemple, des fractures anciennes, qui auraient conservé des traces sur les os.
Bon, dans le cas de celui-ci, apparemment, rien de particulier. Sinon, au niveau... des orbites, des petites parties criblées qui indiquent à priori une cribra orbitalia. Cela correspond à une anémie et peut être dû à une carence en Fer chez l'enfant. Ce n'est pas une pathologie grave. On voit bien, de nos jours, des enfants manquant de Calcium... ou d'autres de vitamines dans leur alimentation. Ca se corrige. Dans un dernier temps, j'ai pour identifier le sexe de l'enfant. C'est un travail qui se fait rarement chez les enfants parce que l'on considère généralement que les caractères sexuellement discriminants sont quasiment inexistants chez eux. Cependant, plusieurs méthodes sont actuellement mises au point et nous avons choisi d'en appliquer une qui consiste à observer la morphologie des ailes du bassin. Ici, les deux ilions qui vont former ces ailes du bassin. Nous allons observer la forme de la surface articulaire du bassin au sacrum.
Le sacrum est une des dernières pièces osseuses de la colonne vertébrale qui vient se caler entre les deux ailes du bassin. Ici, la forme de cette surface articulaire : elle présente une forme perpendiculaire lorsque nous avons affaire à un sujet à tendance masculine tandis que chez les éléments féminins, elle sera plutôt avec une forme oblique. Nous voyons tout de suite les limites de la méthode dans la mesure où chacune des ailes de l'enfant présentent chacune un caractère différent. Nous regardons, dans un deuxième temps, l'ouverture de l'échancrure sciatique. Ca correspond à cette échancrure là. Lorsque son angle est inférieur ou égal à 90°, nous avons affaire à un élément masculin. Lorsque l'angle dépasse 90°, nous considérons avoir affaire à un élément féminin. Dans notre cas, nous avons deux angles supérieurs à 90° : 120, 130°. Bon, ici, la réunion des caractères tendrait à identifier cet enfant comme une petite fille. Mais nous avons vu toutes les incertitudes qu'il y a et le sexe restera tout de même avec un point d'interrogation. C'est tout ce que nous pouvons dire sur l'enfant vivant. Nous allons passer, dans un dernier temps, à la cause de son décès.

Véronique Gallien
Lorsque nous avons ouvert le cercueil, nous avons d'abord observé cette fracture là, sur le frontal, qui franchit, ici, la structure coronale pour se prolonger sur l'os pariétal droit. Lorsque nous avons remonté le crâne, nous avons observé une deuxième zone de fracture, celle-ci, sur le pariétal gauche. En fait, cette zone là correspond à la zone d'impact... du traumatisme. L'enfant, de ce côté là, a reçu un choc, a reçu un coup, est tombé ; un coup suffisamment violent qui a entraîné la fracture de tout l'os et qui s'est prolongé sur le frontal et donc sur le pariétal. Alors, le médecin légiste, lui, de son côté, on lui a confié le cerveau, puisqu'en ouvrant le crâne, on est tombé sur le cerveau. Lui l'a étudié de son côté, il a fait des coupes et a observé une hémorragie interne.

Médecin légiste
On est en face de l'image de la partie convexe de la masse qui a été retrouvée dans le crâne, qui pesait environ 40 grammes. C'est une masse qui présente des zones un peu jaunes, ocres, avec des petites fentes, des petites fissures. Et puis dans les zones qui ont été abîmées, on voit bien qu'en profondeur y a une plage blanche avec une zone un peu plus grise en superficie. Ca peut évoquer un fragment de tissu cérébral, tout à fait. Sur ces images là, on ne peut pas affirmer qu'il s'agit bien d'un cerveau. On peut dire que l'aspect macroscopique est compatible avec un cerveau qui se serait conservé mais y a pas d'élément qui permette de l'affirmer avec certitude ; en dehors du fait que il a été trouvé dans un crâne d'enfant.

L'observation à l’œil nu ne permet donc pas d’identifier de façon certaine l'origine de ces tissus. Pour s'en assurer, le médecin légiste doit y regarder de beaucoup plus près, et passer à l'étude microscopique.

Médecin légiste
Voilà, c'est sur ce petit fragment là que nous avons fait l'observation microscopique. Alors, sur cette image là, qui est ce qu'on voit au microscope, on voit bien qu'on est devant un tissu qui présente toutes les caractéristiques d'un cerveau tel qu'on peut le voir avec les cerveaux actuels. On voit que dans certaines régions on a des petites zones qui sont vides, qui correspondent à des cellules nerveuses qui ont disparu parce qu'elles n'ont pas été conservées. Et puis on retrouve de très nombreuses structures, comme celle-ci, qui sont des globules rouges qui sont amassés et qui témoignent donc de l'existence d'une hémorragie au niveau du cerveau parce que ces globules rouges, ces hématies ne sont plus dans les vaisseaux, sont sorties des vaisseaux. Et ça, c'est pas normal. Alors, on peut, avec une coloration spéciale qui met en évidence, en les colorant en bleu, le sang et les produits de dégradation du sang et les globules rouges, on voit bien que autour de ce vaisseau, qu'il y a plein de zones colorées comme ça en bleu. Ce qui montre qu'il y a une hémorragie à la fois au niveau de la méninge et dans le cerveau. On appelle ça une hémorragie cérébro-méningée, qui, chez quelqu'un qui a une fracture du crâne, est à l'évidence traumatique et qui est la cause du décès. Avec un point d'impact, qui, si on regarde la fracture du crâne et notamment le schéma des zones fracturées, qui serait plutôt dans cette zone là. Et c'est exceptionnel de retrouver le cerveau dans des populations préhistoriques ou historiques du fait de la conservation difficile de cet organe. Et puis, c'est effectivement assez exceptionnel que le rare cerveau qu'on retrouve dans ces conditions là, qui soit conservé, présente des zones qui sont à l'origine du décès. C'est effectivement assez peu probable dans l'absolu.

Le cercueil dans lequel a été trouvé l'enfant était lui aussi dans un état de conservation remarquable. Très peu d’archives existant sur les rites funéraires du Moyen-Age, son étude se révèle très riche en enseignements sur les méthodes utilisées à l'époque. Ca devait être très près du corps.

Pour être conservée, la sépulture a été démontée et les planches traitées au laboratoire de restauration des métaux et des matières organiques archéologiques de Saint-Denis, l'UTICA.

V. Gallien
Le traitement qu'ils ont subi, ces bois, ça a été deux mois d'imprégnation au polyéthilène glycol qui est un produit qui vient remplacer toute la structure du bois manquante avec l'eau... ce qu'on voit un petit peu sur les tranches, surtout. Après séchage, ça fait une poudre blanche qui est contenue dans le bois et qui sert de consolidant. Donc, après deux mois d'imprégnation dans des bacs, on a congelé les unes après les autres, ces planches. Parce qu'il faut aussi que je les mette dans mon congélateur, c'est pas évident... Donc après congélation, on les met dans un appareil qui s'appelle un lyophilisateur et le lyophilisateur permet de sécher les objets qui sont gorgés d'eau en passant de la phase solide à la phase vapeur. C'est ce qu'on appelle une sublimation. C'est à dire que l'eau, en fait, était congelée et on va la récupérer sous forme de vapeur. Ca va être un séchage qui ne va absolument pas altérer la forme et la structure du bois.
Après les traitements de restauration et de conservation, on voit très bien que on peut manipuler les planches bien plus facilement. Elles sont solides, elles se tiennent elles-même et l'état de la surface s'est grandement amélioré. On voit vraiment non seulement que c'est du bois mais on voit toute sa texture, tout le grain, toutes les fibres. Donc, toutes les planches sont en hêtre et c'est assez intéressant parce que c'est un bois qui n'est pas de très bonne qualité. En tout cas, pour le Moyen-Age, c'est un bois tendre, facile à travailler, un arbre que l'on trouve... assez facilement, qui est indigène. Mais c'est un bois qui n'était pas apprécié parce qu'il était rosé. Alors, du coup, on s'est posé la question : puisqu'on a un bois de faible qualité ou de qualité moyenne, si c'était de la récupération. Seulement, en observant les surfaces de ces planches, on voit qu'elles sont nues, libres. Il n'y a pas ni traces d'usure, ni traces de clous, de rainures, de mortaise pour un assemblage, rien. Donc, ces planches ont servi uniquement à ce cercueil, à la confection de ce cercueil. On voit également que ces planches ont été retravaillées après avoir été débitées, qu'elles ne sont pas brut. On a retravaillé, en particulier, les côtés des planches, qu'on appelle les rives. On voit très bien les arêtes qui ne sont pas vives mais qui ne sont pas arrondies ; donc ça, ça indique, quand même, un travail, relativement soigné. On voit, surtout en lumière rasante, sur la planche de fond et sur le côté gauche, une sorte d'ondulation qui sont en fait les traces du travail de la surface. On a pris un outil tranchant que l'on a glissé pour y faire une surface le plus plan possible. En revanche, on a un assemblage et des mesures qui sont complètement aléatoires et qui sont du bricolage, en fait. Les perforations ne sont pas toujours en face les unes des autres et elles ne correspondent pas exactement. Elles n'ont donc pas été mesurées. C'est de l'à peu près. Pas de mesure véritable, pas d'homogénéité dans les épaisseurs ; on a même, pour le couvercle, une planche complètement tordue. Pareil pour les planches de tête ou de pieds : elles ne sont pas du tout, du tout coupées régulièrement. Donc, la personne qui a fabriqué ce cercueil, on ne peut pas être sûr que ça soit vraiment un professionnel ou un artisan du bois. Mais c'est quelqu'un qui savait ou qui avait déja vu des cercueils comme ça, trapézoïdaux et légèrement anthropomorphes. Autrement dit, on a sans doute dû mesurer, évidemment, le corps, mesurer la planche de fond pour faire le, le fond du cercueil et ensuite, les planches ont été adaptées à ces mesures. On a essayé. C'était trop grand : on a recoupé, c'était trop petit : on a dû sans doute recommencer. Le fait qu'il n'y ait pas de mesures, c'est surtout ça qui complique, en fait, l'utilisation des trapèzes entre eux. Et nous mêmes, d'ailleurs, pour le représenter, pour le dessiner, ça nous pose un problème. On voit très bien, sur le dessin, que si on peut faire une boîte avec six côtés, on aurait pu choisir un rectangle. Or, on a choisi de faire avec des trapèzes. Il y a donc là une pression traditionnelle ou culturelle assez forte. Ensuite, du côté de l'artisan, est ce que c'est un artisan, est ce que c'est quelqu'un de la famille qui a fait le cercueil pour son enfant... Ca me paraît quelque part peu probable. Je pense que c'est quelqu'un qui avait l'habitude de travailler le bois mais dont ce n'était pas forcément la profession.

Des reproductions des planches du cercueil permettent aux chercheurs de reconstituer les gestes funéraires. Le plus remarquable est que le cercueil n’est pas une boîte dans laquelle on met un corps, mais un emballage que l’on assemble autour de la dépouille de l’enfant.

V. Gallien
On a préparé la planche du fond sur laquelle on dépose une pièce qui va servir de linceul. Ensuite, le corps de l'enfant est placé sur le fond. On va lui caler la nuque avec un petit coussin de végétaux... afin de bien maintenir la tête face vers le haut, vers le ciel. Les bras de l'enfant sont posés le long du corps. C'est une position classique chez les enfants. Chez les adultes, on retrouvera plus fréquemment des bras croisés avec une main soit posée sur le bas du corps, soit croisée sur la poitrine. On referme le linceul... en le calant simplement, en le pliant simplement à a tête et aux pieds. Et nous allons refermer le cercueil autour de son corps.

Alors, c'est évident que pour le monter, il faut commencer par les planches de côtés. Donc on a quatre points d'encrage en bas. Ce qu'il faut, c'est serrer les noeuds. Alors, ça, c'est plus une hypothèse d'avoir ces points de cette façon là puisqu'on a simplement les traces des cordes à l'intérieur des, des trous. On va mettre le deuxième côté. Alors on voit qu'il est quand même nécessaire d'être à deux personnes pour attacher tous ces noeuds. Ensuite, on dispose la planche de tête, la planche de pieds, qui sont simplement posées. On les coince comme on peut avec les planches de côtés. On dispose les cordes. Alors, ensuite on pose le couvercle dessus. Voilà. C'est là qu'il faut bien tenir serré. Alors, fais d'abord le noeud en bas. Donc, ce sont des noeuds simples. Voilà, c'est terminé. Et donc, on obtient une boîte qui est assez jolie... Transportable sans problème. Le corps ne bouge pas. Ca fait donc un cercueil anthropomorphe qui respecte vraiment, finalement, les traditions et les codes du rituel d'inhumation.

Ce seul exemple ne permet pas de tout comprendre des rites funéraires du Moyen-Age. Les archéologues poursuivent donc leurs recherches, espèrant faire un jour d'autres découvertes, et affiner ainsi leurs théories.

  © 1998 ARTE G.E.I.E