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L'empreinte
de Tchernobyl
Fin Avril 1986, à la suite
de l'accident nucléaire de Tchernobyl, un nuage chargé de particules radioactives
survole l'Europe et une partie de la France.
Selon les conditions météorologiques,
une quantité plus ou moins faible de ces particules se dépose un peu partout
sur le sol.
L’IPSN, Institut de Protection
et de Sûreté Nucléaire, est un laboratoire dépendant des ministères de
l'industrie et de l'environnement. Il mesure régulièrement la contamination
liée au passage du nuage. Aujourd’hui, 13 ans après, certains effets sont
encore détectables.
Dominique CALMET (ingénieur
en radioécologie)
À la fin du mois d'Avril 86, lors de l'accident de Tchernobyl, le réacteur
a libéré dans l'atmosphère un grand nombre d'éléments radioactifs qui
se sont dispersés sous la forme d'un nuage. Ils ont suivi différentes
trajectoires dont l'une d'entre elles a traversé l'Europe de l'Est pour
revenir vers le territoire français en passant par les Alpes, en remontant
vers la Grande-Bretagne. C'est à cette époque que le territoire a été
contaminé dans sa partie Est. Donc, nous sommes à côté d'une des six stations
de prélèvement d'aérosols qui sont installées sur le territoire français
pour mesurer la radioactivité de l'air. C'est l'une de ces stations qui
a détecté le passage du nuage de Tchernobyl au-dessus du territoire français.
Patrick BOUISSET (physicien
IPSN)
Alors, une station de prélèvement d'aérosols, c'est constitué d'un gros
aspirateur qui est ici dans la caisse. La tête d'aspiration est placée
ici, au sommet. L'air est aspiré à travers un filtre qui va être changé
tous les cinq jours après avoir filtré cinquante mille mètres cube d'air.
Les aérosols contenus dans l'air sont retenus sur le filtre qui pourra
être ensuite mesuré afin de déterminer les radionucléides présents dans
l'atmosphère.
Dominique CALMET
Nous avons été capables de mesurer la présence anormale de certains radionucléides
et l'augmentation d'autres radionucléides, comme le Césium 137, qui ont
vu leur concentration augmenter d'un facteur un million. Ils ont atteint
une concentration de cinq becquerels par mètre cube d'air dans l'Est de
la France. Alors, qu'est ce qu'un becquerel par mètre cube d'air ? Eh
bien, c'est la désintégration d'un atome d'élément par seconde et par
mètre cube.
Sur ce spectre qui est associé à un prélèvement de filtre le jour du passage
du nuage de Tchernobyl sur la France, on voit ici des raies qui correspondent
à des énergies différentes, pour lesquelles on a associé différents radios
nucléides. Par exemple, on voit très bien ici la présence du Césium 137
et du Césium 134. Ces deux éléments ont été émis lors de l'accident de
Tchernobyl dans un rapport de 2. C'est-à-dire que dans le panache qui
est sorti du réacteur, nous avions deux fois plus de Césium 137 que de
Césium 134. Ce rapport de 2 est la véritable signature de Tchernobyl ;
il est spécifique de ces rejets. On ne le retrouvait pas avant l'accident
et on ne le retrouve pas aujourd'hui dans des rejets industriels. Alors,
ce spectre va évoluer au cours du temps. Les radionucléides vont décroître
avec des périodes radioactives différentes. Ces périodes s'échelonnent
entre quelques heures à plusieurs années, donc, les premiers qui vont
disparaître, ce sont ceux qui ont les périodes les plus courtes. Le Césium
137, lui, qui a une période de 30 ans, va rester le plus présent dans
notre environnement. Mais pas dans l'air comme nous allons le voir sur
ce graphique. En effet, si l'on suit l'évolution, au cours du temps, des
niveaux de Césium 137 dans l'air, on voit que, en 1986, on a une augmentation
rapide des niveaux, de l'ordre d'un million de fois et une baisse ensuite
régulière au cours du temps. Le Césium 137 a donc été éliminé de l'atmosphère.
Par contre, on le retrouve dans le sol. En effet, lors de l'arrivée du
nuage, du panache de Tchernobyl, dans les régions où on avait un beau
temps, il y a eu très peu de dépôt, mais par contre, dans les régions
où on avait une forte pluviosité, les pluies ont lessivé le nuage, entraîné
les particules radioactives, les ont déposé sur le sol où elles se sont
accumulées. Ces régions, c'est plutôt l'Est de la France et en particulier
la région du Mercantour où on peut encore voir les effets du passage du
nuage de Tchernobyl.
Depuis 1986, de nombreuses
organisations effectuent des prélèvements dans le Mercantour. L'IPSN y
dépêche régulièrement des équipes pour suivre l'évolution de la radioactivité
dans le parc et comprendre les mécanismes de sa concentration.
Didier LOUVAT (ingénieur
en radioécologie)
Alors là, en bas, ça doit être la limite du névé en Avril. Tu vois.
Dominique CALMET
Donc, en fait, le nuage vient du Sud-Est, il passe en direction du Nord.
Là, on a des pluies. Le dépôt du Césium, qui est lessivé du nuage par
les eaux de pluie, se dépose sur les restes de neige qui sont sur la moraine.
De façon bien uniformes. Dans le petit bassin dont tu parles, ça
s'est accumulé aussi sur les névés qui sont là. Et donc, au fur et à mesure
que y a la fonte des neiges, la couche de surface sur l'ensemble de cette
neige, elle suit la ligne de pente, elle ruisselle sur la neige et elle
va en fond de vallée, en fond de talweg, là, elle va dans les zones d'accumulation…
Didier LOUVAT
Oui, mais ce qui serait marrant, c'est de descendre là et de regarder
si on arrive à voir le front de la fonte du névé et à quel moment on intercepte
ce que tu dis, le lessivage.
Céline DUFFA (thésarde
IPSN)
Ce fond constituerait une zone d'accumulation et de concentration du Césium…
Didier LOUVAT
Ben, dans la mesure où… si tu regardes le paysage, c'est le seul endroit,
c'est le seul creux dans lequel on a, on a de la terre accumulée. On a
une pelouse où on a des plantes, donc c'est le seul creux où on a un pouvoir
d'interception pour les radionucléides.
Dominique CALMET
Là, le Césium, il va réagir avec les éléments du sol, avec les minéraux
là, de ces roches métamorphiques, et il va se fixer, et là, treize ans
après il y est toujours, donc là, il est pas éliminé. Dans la moraine,
il est passé au travers de la moraine, il a été emporté par les eaux de
ruissellement, il est passé dans la vallée, il est parti avec les eaux,
il a rejoint le Rhône et il a rejoint la mer, et il est évacué.
Didier LOUVAT
Tu vois bien que là où on est, on n'a aucune trace d'activité.
Dominique CALMET
Aucune trace d'activité.
Céline DUFFA
Non.
Didier LOUVAT
Regarde un petit peu.
Didier LOUVAT
Bon, débroussaille avec celui-là, on fera du plus fin avec l'autre si
on trouve quelque chose.
Didier LOUVAT
Tiens, tiens, tiens, tiens. 1
Dominique CALMET
Donc là… 500 coups/seconde, donc on est… presque doublé le niveau du bruit
de fond.
Didier LOUVAT
Soit on a un névé qui est bloqué là, soit on a la limite du front de neige
à l'époque de passage du nuage, fin Avril, début Mai. Le prochain point,
il est là, regarde. Le prochain point, il est là, après, il est là-bas
derrière et puis là-bas derrière et puis, en remontant, sûrement, on doit
retrouver les paliers aussi.
Dominique CALMET
Voilà. Donc, là, on va voir une succession de petits bassins de collecte
et on va aller jusqu'au plus profond. Mais c'est parce que là, on est
au fond de l'entonnoir, donc, qui a collecté depuis 1000 mètres, tous
les dépôts. Donc, on y va.
Dominique CALMET
3000 coups/seconde. Puis là, c'est du Césium. Y a pas d'ambiguïté.
Didier LOUVAT
Non, mais, là, en plus, il est… C'est symptomatique parce qu'il est vraiment
tourné Nord…
Dominique CALMET
Donc, en fait, on passe de 300 à 3000.
Didier LOUVAT
Il voit jamais le soleil de la journée.
Dominique CALMET
300 en dehors de la zone de concentration, 3000 dans la zone de concentration.
Donc 3000 désintégrations par seconde. C'est dix fois plus que le bruit
de fond ambiant. On va remonter la pente de collecte et là, on est déjà
passé en dessous de 2500. 2200. 1900. 1000 coups, là, à peu près. 700.
500. Donc on voit que, en moins de deux mètres… voilà 498. 500, alors
y a des petites fluctuations. Donc, la tache, elle est là. La tâche maximum,
elle est là. Au bas de la pente, au bas du système de collecte. Toute
l'étude, elle vise à comprendre les mécanismes d'accumulation, et deuxièmement,
d'arriver à faire un rapport entre la surface fortement contaminée et
l'ensemble du bassin versant, et de montrer qu'en fait elle représente
peut-être que un millionième de la surface et qu'à ce titre, c'est quand
même pas une contamination générale des Alpes dont il faut parler mais
effectivement de points chauds sur lesquels on a des accumulations de
Césium 137.
L’équipe de mesure balise les
zones de radioactivité élevée, afin de les cartographier et d’y effectuer
des prélèvements.
Dominique CALMET
3000.
Céline DUFFA
On a 20.
Dominique CALMET
3020. 3027. 3500. Un point chaud. Donc, sur cette zone plus précisément,
on a installé un système de repérage pour être sûr de bien localiser les
auréoles de contamination afin de cartographier ce que représente le point
le plus chaud de cette zone. Là, on l'estime, à l'heure actuelle, à peu
près un mètre carré de contamination sur l'ensemble du bassin qu'on voit
ici, qui est de l'ordre de cinq cents mètres carré.
Céline DUFFA
On va la sécher, et voilà.
Dominique CALMET
Donc, en fait, là, on est typiquement dans un sol d'alpage, très peu profond,
sur un éboulis. Donc, c'est clair que la contamination, elle peut pas
toucher une très grande profondeur puisque y a pas le sol pour… Là, on
ramasse tout ce qu'on va pouvoir ramasser. Donc, l'activité qu'on mesure
à la sonde, depuis tout à l'heure, c'est à peu près trois centimètres
d'épaisseur de sol dans lequel s'est accumulé le Césium 137.
Ramenés au laboratoire d'Orsay,
les prélèvements de terre sont mis dans une étuve pour éliminer l'eau
et concentrer les particules radioactives.
Cette opération permet une
mesure plus précise et plus simple de la radioactivité d'origine de l’échantillon.
Les échantillons concentrés
sont placés pendant 24 heures dans des détecteurs. La radioactivité naturelle
ambiante est réduite au maximum en isolant la pièce sous une dalle de
béton de 3 mètres d'épaisseur, et en doublant les murs par 10 centimètres
de plomb.
Les détecteurs sont composés
d'une petite plaque de germanium, un métal rare, qui enregistre les niveaux
d'énergie de chaque photon émis par l'échantillon. En comptant ces photons
et en identifiant de quel corps ils proviennent, la quantité et la nature
de la radioactivité de l'échantillon sont définies.
Patrick BOUISSET
On peut voir apparaître un certain nombre de pics qui sont caractéristiques
des éléments qui sont dans l'échantillon. La plupart de ces éléments sont
des éléments naturels. Ce sont des descendants des familles de l'Uranium
et du Thorium ainsi que le Potassium 40 qui est caractérisé à cette énergie-là.
En dehors de ces éléments naturels, on trouve deux éléments artificiels
: le Césium 137 qui est ce pic de plus forte intensité, et le Césium 134
qui est caractérisé par deux pics. Le rapport des intensités de ces deux
pics est de 80 et est caractéristique du rapport de Tchernobyl puisqu'à
l'époque il était de deux. Et compte tenu des décroissances des deux isotopes,
deux ans pour le Césium 134 en période radioactive et trente ans pour
le Césium 137, le rapport actuel est de l'ordre de 80. Donc, cet échantillon
a bien été marqué par le passage du nuage de Tchernobyl, en 1986.
Pour un visiteur du parc du
Mercantour, quelles sont les conséquences de telles contaminations ?
Dominique CALMET
On a vu que les niveaux de radioactivité, dans les niveaux les plus bas,
étaient de l'ordre de, d'un facteur 10 supérieur aux concentrations ambiantes
de l'ensemble de la radioactivité. Pour le Césium 137, bien évidemment,
les niveaux sont plus élevés. Alors, quelle est la dose pour les gens
qui circulent dans les Alpes ? L'hiver, il y a un dépôt de neige sur l'ensemble
du paysage et les skieurs qui pourraient passer à proximité des taches
ne sont pas exposés car la neige fait un écran entre le sol et les skieurs.
Et l'été, un campeur, qui viendrait s'installer sur une tâche de contamination,
verrait légèrement sa dose augmenter mais toujours à des niveaux largement
inférieurs aux limites pour lesquelles il faudrait prendre des précautions
particulières.
Aujourd'hui encore, les chercheurs
de l’IPSN mesurent les conséquences du passage du nuage de Tchernobyl.
En1986, les pouvoirs publics laissaient entendre qu'un tel dépôt sur la
France n'existait pas. Si un tel accident se produisait de nouveau, que
nous diraient-ils ? .
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