|

|
|
Portrait : Robert
White
Cet homme en blouse blanche
à l'apparence tranquille a été baptisé Frankenstein,
ou le Monstre. Certains collègues l'ont traité d'arriviste
et d'utopiste. Le Docteur Robert White, chirurgien à la prestigieuse
Université Case Western de Cleveland, dans l'Ohio, ne s'en émeut
pas : il veut transplanter des têtes, le plus tôt possible.
Robert White : Je pense que, en ce qui concerne les applications
humaines, la science a atteint un stade où nous pouvons transplanter
le cerveau et l'esprit, l'âme si l'on considère qu'elle siège
dans le cerveau. Je vois vraiment le cerveau comme un simple tissu physique,
comme le substrat de l'âme. Pour moi, le corps - aussi beau soit-il
- n'est qu'une sorte de réserve dont la responsabilité est
de maintenir le cerveau en vie.
Le Docteur White voudrait transplanter sur des corps sains, prélevés
à des personnes cérébralement mortes, les têtes
de malades incurables, par exemple des paraplégiques. Il appelle
cette méthode la transplantation corporelle totale. Il l'a employée
dès 1970 dans le cadre d'expériences sur des singes. A l'époque,
il s'intéressait surtout au maintien des fonctions cérébrales.
Robert White : Nous savions par expérience qu'il faut laisser
le cerveau dans le crâne, car alors, les nerfs qui permettent l'ouïe,
la vue, le goût, l'odorat, etc. et même la sensibilité
du visage restaient intacts. Ils n'avaient pas souffert. Donc le cerveau
était isolé, mais encore contenu dans les limites du crâne
et de la tête, et il avait encore toutes ses facultés de
vision, d'ouoe, et ainsi de suite. Donc nous avions deux choix : soit
monter la préparation sur une machine pour permettre au cerveau
de survivre en toute circonstance ; soit, ce qui était bien mieux,
transplanter la tête sur un autre corps. D'un point de vue technique,
nous avons préféré cette solution. En fin de compte,
nous avons ajouté au cerveau, encore contenu dans le crâne,
un nouveau corps. En d'autres termes, nous avons pris un cerveau et une
tête et les avons transplantés sur un corps. Le corps d'origine
a été éliminé. Et en fin de compte, nous avons
voulu savoir si le cerveau était vivant et s'il fonctionnait dans
ces circonstances. La réponse est : oui, pour cette préparation,
car ce cerveau isolé était capable de voir, de goûter,
de sentir, et l'animal était encore entièrement un singe
sauvage.
Qu'en est-il de l'éthique et de la morale dans une telle expérience
? Catholique pratiquant, le Docteur White s'en est entretenu notamment
avec le pape Jean-Paul II, qu'il conseille depuis de nombreuses années
sur des questions éthiques comme celles de la mort cérébrale.
Le Pape s'est montré ouvert, déclare Robert White. Car l'objectif
est d'atténuer des souffrances. Même si actuellement, aucune
commission éthique au monde n'autoriserait une transplantation
de la tête chez l'être humain.
Robert White : C'est peut-être la forme d'expérimentation
humaine la plus avancée jamais entreprise. Pour moi, c'est une
opération qui servirait à sauver la vie de quelqu'un, à
condition qu'elle ait été parfaitement mise au point chez
l'homme et chez l'animal, et qu'on ait démontré que les
animaux peuvent vivre pendant de nombreux mois de manière relativement
confortable.
Supposons que quelqu'un vienne me voir en me disant : "Docteur White,
je suis paraplégique, mais j'ai du succès dans mon travail,
je suis scientifique malgrè mes limitations - pensez à M.
Hawkins -, mais mes médecins me disent qu'il me reste seulement
quelques mois à vivre, parce que mon corps me lâche. Mes
organes ne tiennent plus le coup, on ne peut pas tous les transplanter
un par un. Je voudrais que vous m'opériez pour remplacer mon corps
malade par un corps sain." Pour moi, les dimensions éthiques
et morales de cette requête sont très simples : Si je dis
"non", la personne meurt ; si je dis "oui", je lui donne une chance de
survivre.
L'expérience se heurte encore à différents obstacles.
Les scientifiques ne savent pas encore réassembler la moelle épinière,
qu'il faudrait pourtant bien trancher pour la transplantation. Mais les
recherches avancent et de nouvelles techniques devraient bientôt
permettre de combler cette lacune. De même, la réaction de
rejet après la transplantation n'est plus un problème insoluble.
Les expériences sont d'ailleurs rendu possibles grâce à
un système élaboré par Robert White et son équipe,
qui permet d'abaisser de 10 degrés la température du cerveau
par l'intermédiaire du sang que l'on envoie dans la tête
sectionnée. Seul ce moyen permet au cerveau de survivre un certain
temps séparé du corps.
Robert White : On pourrait dire : OK, vous avez opéré
toute une série de singes qui ont survécu correctement pendant
un an, mais est-ce suffisant ? Je dirais oui. Nous avons répété
ces expériences, avons administré aux animaux les médicaments
appropriés pour empêcher le rejet des organes - d'ailleurs,
le cerveau est vraiment fascinant, il n'est pas rejeté avec la
même fréquence que les autres organes. L'un des enseignements
que nous avons tiré du premier singe, c'est qu'après la
transplantation corporelle totale, quand nous avons examiné le
cerveau, il n'y avait aucun signe de rejet des tissus.
Robert White aura bientôt 74 ans. Il rêve d'être le
premier chirurgien à réaliser une transplantation de la
tête chez un être humain. Il est peu probable qu'il y parvienne.
Même en étant optimiste et malgré tous les travaux
de recherche en cours dans ce domaine, cela demanderait au moins vingt
ans avant que la médecine sache assurer par exemple la régénérescence
de la moelle épinière. Le Docteur White se prêterait-il
lui-même à une telle expérience si ses organes devaient
un jour s'avérer inopérants, alors que son cerveau fonctionnerait
parfaitement ? Il reste discret sur la question. Mais comment réagit-il
à sa réputation de Frankenstein du XXIe siècle ?
Robert White : Je ne sais pas. En vous parlant, je m'étonne
encore de la distance qui me sépare de la légende de Frankenstein.
Donc je ne m'en vexe pas et je laisse les gens établir ce genre
de comparaison. Je trouve cela assez amusant, et fascinant surtout de
penser que quelqu'un a écrit cela à l'âge de 18 ans.
Qu'on me prenne pour l'héritier de la égende de Frankenstein
si l'on veut, cela m'amuse, ça ne me blesse pas.
|