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Archimède   Emission du 09 janvier 2001
  

Adolfo Kaminsky

Adolfo Kaminsky : Je voulais être peintre et ça n'a pas été possible; il fallait que je travaille très jeune et j'ai trouvé un travail chez un teinturier. Et là j'ai découvert la magie de la couleur. J'ai commencé par faire des petits essais à la maison, dans les casseroles, dans la lessiveuse; on pouvait plus y faire de cuisine, on pouvait pas faire la lessive sans que les choses soient pleines de couleurs, alors j'ai installé mon propre petit laboratoire - j'avais 15 ans. Là, j'ai pu aller de découverte en découverte. Et j'ai réussi à convaincre une beurrerie de me faire travailler une journée par semaine avec le chimiste : c'était une façon d'être dans un véritable laboratoire. Alors ici on a teint la gélatine en profondeur. Il existe deux catégories de colorants : les colorants pour les matières animales et les colorants pour les matières végétales. Matière animale, ça veut dire laine, soie naturelle, gélatine évidemment, donc nous pour le film c'est la gélatine, et les colorants qui teignent les matières minérales et synthétiques sont autres. L'intérêt de ces teintures c'est que l'on peut travailler sur un film déjà terminé et c'est un plus que l'on rajoute et on peut donc varier à l'infini des tas de possibilités esthétiques de cette image.

Un jour on est venu me chercher à la teinturerie - un camion bâché - pour nous emmener d'abord à Caen, pendant huit jours et de là nous avons été transférés à Drancy. Et trois mois plus tard, on a eu la chance de pouvoir sortir par la grande porte parce que nous étions argentins à l'époque. Et dès notre sortie, on s'est de nouveau trouvé recherché et il a fallu disparaître dans la nature, donc avoir des faux-papiers. C'est là que mon père a pris contact avec la résistance et c'est moi qui était au rendez-vous. J'ai donc rencontré un jeune homme - je l'ai su par la suite - qui était ingénieur chimiste et il m'a dit, voilà, on te change le nom, on garde les initiales et je te mets étudiant. J'ai dit non, je suis obligé de travailler, j'ai besoin de vivre j'ai pas d'autres moyens donc je demandais à être teinturier. Il me dit :
"Teinturier ça m'intéresse, tu sais enlever les tâches ?"
J'ai dit oui
- "Les tâches d'encre ?
- Oui. On a un problème, les encres ça va, mais on a un problème avec l'encre Watermann bleue, c'est du bleu de méthylène."
Et j'ai dit : "C'est très simple : acide lactique."
Il me regarde : "Comment sais-tu ça ?
- Je travaille une journée par semaine dans une beurrerie et nous analysons la quantité d'acide lactique du lait à la vitesse de décoloration du bleu de méthyle."
Il m'a dit : "J'aurais pas pensé à ça, est-ce que ça t'intéresse de travailler avec nous ?" Évidemment que ça m'intéressait, d'autant que j'étais sorti d'un camp et on savait très bien à quoi étaient destinés tous ceux qui n'en étaient pas sortis... Donc c'est comme ça que je suis rentré dans la résistance.

Quand je suis arrivé au laboratoire, je pensais que ce serait quelque chose d'extrêmement sophistiqué et c'était une simple chambre de bonne avec deux tables l'une derrière l'autre, deux machines à écrire, des gouaches, des crayons de couleur, du corrector, de l'eau de Javel, de l'eau oxygénée, enfin... c'était extrêmement rudimentaire. Très vite j'ai changé toutes les méthodes de travail et effectivement après eh bien j'ai pu mettre en œuvre pas mal de procédés et puis en trouver d'autres et ainsi de suite. Ça a comme même permis de sauver des dizaines de milliers de personnes. On avait gravé dans du linoléum des tampons qui étaient parfaits... Et c'était bien, mais c'était un travail énorme, et puis il était difficile de faire une reproduction absolument exacte ; certaines lettres dans un modèle étaient écrasées, si nous en faisions des parfaites c'était donc un faux. Donc j'étais obligé d'apprendre la photographie, photogravure - ça c'est par exemple un tampon gravé en photogravure, avec une partie illisible mais elle est authentique, sur le modèle elle était illisible aussi. Voilà. Sont nées ensuite les cartes de l'État Français qui sont devenues obligatoires. À ce moment-là, bon, il fallait en fabriquer des neuves évidemment, y avait pas de filigrane transparent y avait juste un filigrane imprimé - donc facile. Et y avait l'escalade, ça veut dire au fur et à mesure que nous perfectionnions nos réponses aux difficultés, les difficultés augmentaient, ça a toujours existé comme ça.

Dans ce travail - bon je veux pas dire scientifique mais enfin de faux-papiers - la moindre erreur, c'était condamner quelqu'un à mort au lieu de le sauver... Et ça, ça m'a toujours rendu très très anxieux et il y a eu des retombées difficiles enfin, par exemple des tampons très urgents à faire pour le lendemain matin au départ qui devaient se faire dans l'angoisse de ne pas arriver à le faire à temps, à tel point que j'ai été dyslexique, quelque part j'ai fait les choses, les tampons à l'envers. Il a fallu arriver à rattraper, heureusement encore un raccourci, une idée de dernier moment a permis comme même de faire face assez tôt. Mais enfin ça, c'était l'angoisse au quotidien. L'angoisse n'était pas pour soi, c'est-à-dire je me suis jamais posé des questions si je prenais moi des risques, c'était toujours le risque que je faisais courir éventuellement à quelqu'un à qui j'aurais pu donner quelque chose d'imparfait.

Je me suis perfectionné au fur et à mesure des besoins par nécessité. Et j'ai continué assez longtemps dans ce même chemin, d'abord l'immigration clandestine vers la Palestine, la guerre d'Algérie, contre les colonels grecs. La technique c'est beaucoup, mais surtout, c'était la conscience de choses qui étaient inadmissibles et il fallait faire quelque chose, par solidarité humaine - enfin, je ne sais pas. Moi, je ne me suis occupé que de de choses humanitaires mais il y a des gens qui font des papiers pour des raisons malhonnêtes, c'est-à-dire des faux billets de banque ou des falsifications. Bon, ça c'est des spécialistes, y a des truands, y a des gens bons... ces gens-là moi je ne les ai jamais fréquentés, je ne veux pas les fréquenter, c'est autre chose. Donc c'est très limité les gens à qui je pouvais demander des techniques ou des conseils - j'en ai pas trouvés. Mais quelquefois en se formant tout seul on prend un tout autre chemin que celui qu'un formateur ou qu'une école vous aurait donné, on se trouve tout à coup dans un terrain inexploré sans l'avoir voulu et à ce moment-là c'est très enrichissant.

Toute ma vie j'ai été confronté à des histoires de tâches. Là c'est des tâches d'encre sur une vieille gravure, elle est fichue si je n'arrive pas à l'enlever. Voyez, ici c'est une simple question d'oxydation. Je suis un autodidacte, j'ai donc survolé un certain nombre de choses au lieu de les approfondir, pour aller plus vite, pour aller jusqu'au bout. Bon bien sûr j'ai accumulé beaucoup mais je ne sais pas si je dois me considérer comme un scientifique à part entière, je ne sais pas. J'ai connu des scientifiques de haut niveau qui ont demandé à me voir comme ça, par curiosité. Aucun scientifique ne m'a traité de bricoleur. En général ils me considèrent tous avec beaucoup de respect.

  © 1998 ARTE G.E.I.E