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A
l'occasion d'une question au Gouvernement le 30 juin 1999,
alertant le Ministre de l'Emploi et de la Solidarité
sur la banalisation du harcèlement moral dans les entreprises
et la gravité de ses conséquences, il a pris
l'engagement d'élaborer avec un collectif pluridisciplinaire
une proposition de loi à ce sujet. Déposée
le 22 décembre 1999, ne pouvant obtenir la discussion
dans le cadre de la "fenêtre parlementaire"
de son Groupe il parvint à l'amorcer le 11 janvier
2001 en proposant que des Articles de cette proposition de
loi soient inscrits dans le projet sur la modernisation de
la vie sociale. De la sorte, la notion juridique du Harcèlement
Moral est entrée dans le Code du Travail.
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Pouvez-vous nous préciser la définition que vous donnez du harcèlement
moral ?
La définition du harcèlement moral au travail comme
une "dégradation délibérée des
conditions de travail" repose sur une volonté de retenir
une définition qui soit juridiquement opérante. Le
harcèlement moral est, en effet, une notion qui n'a pour
l'instant aucune consistance sur le plan juridique. C'est pourquoi,
au terme d'un long travail mené en collaboration étroite
avec un collectif pluridisciplinaire, composé notamment de
juristes, je suis parvenu à dégager une définition
qui se fonde sur des notions juridiques déjà fermement
établies et qui permette d'appréhender l'ensemble
des manifestations du phénomène. Ainsi, j'ai proposé
de définir le harcèlement moral comme la dégradation
délibérée des conditions de travail.
Cette définition
prend appui sue l'obligation d'exécuter de bonne foi le contrat
de travail, que je proposais également d'intégrer
dans le code du travail (et qui a été adoptée
en première lecture par l'Assemblée Nationale le jeudi
11 janvier). C'est donc au regard de ce seul critère que
la légitimité ou l'illégitimité des
pressions exercées sur un salarié doit être
appréciée. Soit ces dernières ont une finalité
professionnelle, c'est à dire la mise ne oeuvre du contrat
de travail, et dans ce cas, même si l'on peut parfois les
déplorer, elles n'en sont pas moins légitimes. Soit
la dégradation des conditions de travail résulte d'un
détournement du contrat de travail, dans le but unique de
nuire au salarié ; et dans ce cas, il semble difficilement
admissible que de tels comportements ne soient pas sanctionnés.
Le
harcèlement moral vous paraît-il plutôt lié à la nature humaine
(volonté de domination) ou à des facteurs économiques (pousser à
démissionner pour ne pas avoir à licencier; mauvaise organisation
du travail ) ?
Lorsque j'ai
pris, au mois de juin 1999, l'initiative de rédiger une proposition
de loi relative à la lutte contre le harcèlement moral
au travail, il m'a semblé indispensable de me forger au préalable
une vue d'ensemble sur la question. Aussi ai-je pris l'initiative
de créer un collectif pluridisciplinaire composé d'éminents
psychologues (notamment Mme Hirigoyen), sociologues, juristes, médecins
du travail, inspecteurs du travail, syndicalistes, représentants
d'associations de défense des victimes.
Des travaux
de ce collectif, qui s'est réuni régulièrement
pendant 3 mois, il est ressorti clairement que le harcèlement
moral ne saurait être réduit à un phénomène
dont la cause serait les agissements de quelques individus souffrant
d'une perversion pathologique ; ne serait-ce qu'en raison du nombre
considérable de victimes.
Les causes sont nombreuses et diverses :mise en place de techniques
de management du personnel de plus en plus agressives, alternative
au licenciement, isolement des salariés lié à
l'affaiblissement des syndicats, etc. Toutefois, les pressions psychologiques
que subissent les salariés sont le plus souvent liées
à l'organisation du travail au sein de l'entreprise.
La
nécessité d'être de plus en plus compétitif, n'a-t-elle pas augmenté
le sentiment d'oppression des salariés ?
La recherche
effrénée du profit maximum, paradigme même de
l'économie libérale, voire la succession de tâches
diversifiées au sein d'un même poste de travail bouleversant
les rythmes propres du travailleur -"Chaque individu a un rythme
propre dont il ne change pas sans douleur" (Madame Montessori)
-, conduisent aujourd'hui à une mise en concurrence systématique
des salariés, laquelle est certainement à l'origine
du développement du harcèlement moral au travail.
Quel
type de preuve devra apporter une personne victime de harcèlement
moral, sachant qu'il est toujours difficile de prouver l'intention
d'un individu ou d'une entreprise ?
Le problème
de la preuve est un problème récurrent en droit du
travail. Sans doute ne sera-t-il pas aisé de rapporter la
preuve de l'intention de dégrader délibérément
les conditions de travail d'un salarié. Il convient, toutefois,
de relativiser l'importance de ce problème. En premier lieu,
les tribunaux ont depuis longtemps à trancher les litiges
requérant d'apprécier la légitimité
d'un comportement au regard de l'intention de son auteur. L'absence
de cause réelle et sérieuse d'un licenciement pour
motif personnel par exemple (qui constitue une grande partie du
contentieux en droit du travail) conduit les magistrats à
porter un jugement sur l'intention de l'employeur. En second lieu,
dans le cadre du harcèlement moral, c'est au regard d'un
élément objectif, savoir le contrat de travail, que
le comportement litigieux devra être apprécié.
En dernier lieu, afin de réduire au maximum l'aléa
lié à la preuve, un renversement de la charge de la
preuve pourra être envisagé. Il semble d'ailleurs que
Madame Elisabeth Guigou Ministre de l'Emploi et de la Solidarité
n'y soit pas défavorable.
Comment
cette loi pourra être appliquée aux fonctionnaires qui ne dépendent
pas du code du travail ?
En effet, les
employés de la fonction publique ne relèvent pas du
code du travail et ne pourraient de ce fait bénéficier
des dispositions de la proposition de loi dont je suis l'auteur.
Il serait parfaitement intolérable que des fonctionnaires
ne puissent bénéficier d'une protection équivalente
à celle des salariés du secteur privé. Seulement,
la réforme de leur statut est une entreprise très
lourde et complexe et qui ne saurait se faire qu'en collaboration
avec les responsables du Ministère de la Fonction Publique.
Aussi ai-je pris contact avec Monsieur Sapin afin que tous les salariés
puissent jouir de droits équivalents en matière de
lutte contre le harcèlement moral au travail.
Dans
la définition, on ne prend en compte que le harcèlement dans le
cadre d'un abus d'autorité (harcèlement descendant) comment pourra
être pris en compte le harcèlement entre collègues (transversal)
?
La définition
du harcèlement moral que je propose : "la dégradation
délibérée des conditions de travail" vise
aussi bien le harcèlement moral dont l'auteur serait un supérieur
hiérarchique que celui exercé par un collègue.
Comment
prévenir le Mobbing dans les entreprises ?
Un nombre considérable
de dispositions de la proposition de loi dont je suis l'auteur est
relatif à la prévention du harcèlement moral
au travail. En effet, il s'est dégagé clairement des
travaux du comité pluridisciplinaire que nous avons mis en
place, que les victimes de harcèlement gardaient souvent
des séquelles durables. Par conséquent, il est impérieux
que le dispositif juridique proposé soit à même
de faire cesser immédiatement les éventuelles pressions
psychologiques auxquelles un salarié pourrait être
soumis.
Quels
pourraient être les obstacles à l'adoption de votre proposition
de loi ?
La proposition
de loi dont je suis l'auteur a, en partie, été votée
en première lecture par l'Assemblée Nationale le 11
janvier 2001 à l'occasion de la discussion du projet de loi
de modernisation sociale. Il demeure toutefois que la définition
du harcèlement moral que je proposais n'a pas été
adoptée, sans doute du fait que celle-ci rogne davantage
le pouvoir tout puissant de l'employeur. En outre, le gouvernement
a sollicité un avis du Conseil Economique et Social sur le
harcèlement moral au travail. Dans l'attente de la publication
de ce rapport au mois de mars prochain, Madame Elisabeth Guigou
se refuse à prendre position sur de nombreux aspects de ce
phénomène.
Quel
regard portez-vous sur la manière dont le Mobbing est combattu dans
les différents pays européens ?
Certains pays
européens ont depuis longtemps mesuré la gravité
du phénomène du harcèlement moral au travail
et ont adopté des législations permettant de le combattre.
Récemment, les institutions communautaires se sont également
intéressées à la question (un projet de directive
inclut une définition du harcèlement moral). Toutefois,
le plus souvent le phénomène n'est abordé que
sous l'angle de la discrimination au travail ou encore celui de
la psychopathologie. Or, cela ne conduirait à traiter le
problème du harcèlement moral que de façon
partielle. Les mobiles et les manifestations du phénomène
sont effectivement très divers.
Biographie
de Georges Hage
Interview
: Anne Bidaux
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