Interview avec Chantal Picod,
éducateur sexologue et consultante pédagogique au ministère de L'Education Nationale


1. Aujourd'hui, les garçons et les filles décident librement de l'organisation de
leur relations sexuelles. Sont-ils plus libres pour autant ?

Comment un jeune d'aujourd'hui prend-il la décision d'entamer une première relation sexuelle ? Et quel rôle joue la société ?

Je pense qu'il n'y a pas plus de liberté, la liberté n'est pas du côté de tous les choix possibles. Les jeunes actuellement ont un regard sur la sexualité des adultes qui est de l'ordre de " tous les possibles ", et ils n'ont personne en face pour leur dire que peut-être tout n'est pas possible, du moins pas tout en même temps, et pas n'importe comment et pas dans n'importe quel ordre etc.

Les questions qui se posent à l'adolescence demeurent toujours les mêmes, quelque soient les sociétés, quelque soit le niveau d'information qu'ils peuvent avoir - les question des " 13/15 ans " sont souvent d'ordre biologique, de normalité, de " comment ça va se passer ce premier rapport sexuel ", de capacité à être en rapport avec l'autre, " comment je pourrais entrer en relation avec lui ? ", " qu'est-ce qu'il va falloir que je dise ? ", " est-ce qu'elle va être d'accord ? ", " est-ce que je vais être à la hauteur ? ", " est-ce que je ne vais pas me tromper de trou ? "
Face a ces différentes questions, ils se tournent vers la société, vers ce qu'on leur donne à voir de ce que c'est une sexualité d'adulte.

Et la réflexion qu'on a à mener à ce moment est : " Quelle sexualité d'adulte propose-t-on a ces adolescents ? "
Si on regarde les médias, les journaux à destinations des adolescents, par exemple, c'est une sexualité vraiment tout azimut, on ne les aide pas du tout à se repérer - en terme d'orientation on leur donne " tous les possibles ".
Ce n'est pas une question d'interdit, c'est le fait que tout est mis au même niveau, toutes les pratiques sont au même niveau, tout ce qu'on peut faire avec l'autre. C'est plus de l'ordre de la pratique que de l'ordre relationnel, donc du coup on a des adolescents, en particulier les 13/15 ans, s'ils attaquent une sexualité maintenant, ils regardent ce qu'on leur propose, ils attaquent une sexualité de pratique, une sexualité de technique, où l'autre ne rentre pas en ligne de compte, parce qu'ils n'ont pas la maturité psychique qui leur fait se poser la question de l'autre, ils sont encore beaucoup trop égocentriques pour pouvoir s'inquiéter de ce que peut être l'autre. Il les intéresse que dans la mesure où il apporte la preuve de sa capacité à avoir des relaions sexuelles. Mais " l'autre " ne les intéresse pas en tant qu'individu, on s'enrend compte à travers les questions que les filles nous posent : " on était obligé de sucer " - et les garçons leur disent " de toute façon on ne touchera pas a ta virginité, ce n'est pas un problème, on va pratiquer la sodomie et puis la fellation et puis, c'est comme si tu n'avais pas de rapports sexuels ".

En fait, on arrive a une dichotomie de la sexualité, il y a une espèce d'accès à la sexualité pratique qui n'est pas quelque chose qui met en relation avec l'autre, qui implique d'avoir du sentiment, d'avoir un minimum d'empathie pour l'autre, de pouvoir se dire que l'autre a envie de quelque chose ou pas envie de quelque chose. Cet état de fait vient tout simplement de leur âge parce qu'ils ne sont pas matures psychiquement pour être dans la rencontre de l'autre.

Après 15/16 ans, au lycée, les questionnements sont beaucoup plus orientés autour du relationnel, comme par exemple : comment on rentre en relation avec l'autre ?, qu'est ce qu'attendent les autres ?, qu'est-ce qu'attendent les filles et les garçons ?, est-ce qu'ils attendent la même chose ?, est-ce que la sexualité des filles et des garçons, c'est la même chose ?, est-ce qu'on peut simplement se contenter d'être dans le passage à l'acte sans mettre de mots sur cette chose-là ?,
A ce stade, ils sont déjà dans un questionnement autour de l'humanité de la sexualité.

Trop jeune à l'âge de 13 ans ?
Oui. Je dirais qu'ils sont immatures psychiquement, ça ne veut pas dire qu'ils ne peuvent pas, effectivement, il y en a qui passent a l'acte, mais ils ne passent pas à l'acte du côté de la mise en relation avec l'autre. Je ne parle même pas d'histoire d'amour ou d'amour qui dure toujours, mais ils n'arrivent pas à être dans la relation avec l'autre, parce que les 13/15 ans, sont dans ce qu'on appelle la " phase du miroir " en terme de développement psychique, qui est une phase de quête de leur identité personnelle, qui se fait dans le regard des autres.

Est-ce que dans cette phase, les parents et les amis jouent un rôle important ?
Ce qui est très important pour les adolescents de cet âge-là en terme d'identité, c'est le groupe des pairs, c'est-à-dire le groupe des garçons pour les garçons et des filles pour les filles, et c'est pour cela qu'en terme de relation sexuelle, quand ils ont des relations hétérosexuelles, ils ne s'occupent pas de l'autre, c'est-à-dire que l'autre ne les intéresse pas comme garçon ou comme fille, ils les intéressent uniquement parce qu'ils leur prouvent qu'ils sont capables d'avoir des rapports sexuels, " être connu comme un garçon ou comme une fille " dans notre société, mais ce n'est pas en terme de relation sexuelle ou relation amoureuse ou affective.

Parallèlement à la libération sexuelle, le comportement et le rôle des femmes
et des hommes dans la société ont changé. Cette évolution a-t-elle eu des conséquences dans les comportements amoureux et sexuels ?

Je crois qu'il y a eu des changements mais qu'ils ne sont pas forcément positifs. C'est-à-dire qu'on est arrivé à une égalité des hommes et des femmes, cependant en fonction des niveaux socioculturels, on va avoir des choses extrêmement différentes. Moi je vois dans les enquêtes que j'ai pu faire, pour ce qu'il y de l'acceptation d'une égalité dans les rôles sexuels et dans le rôle amoureux de l'un et de l'autre, voire de la prise de décision de l'un ou de l'autre, on a seulement 25 % de la population des adolescents qui disent que c'est le garçon ou la fille qui fait la démarche, c'est à dire qu'on est dans une relation égalitaire.

Les filles sont en train de vivre un revers de médaille, elles pensent que si les filles et les garçons sont à égalité, il n y a pas de raison qu'elles ne passent pas à l'acte. Celà les met dans une situation de disponibilité qui n'est pas forcément dans leurs attentes et qui est par contre complètement dans l'attente des jeunes gens de cet âge, c'est-à-dire pour eux, la représentation qu'ils ont à travers les medias, à travers des films porno, c'est la disponibilité permanente des filles. Et donc, les garçons ne comprennent pas pourquoi elles ne veulent pas, ils ne comprennent pas pourquoi d'ailleurs elles ne voudraient pas à plusieurs.
Je trouve que dans la mesure où on ne les aide pas à se forger une identité plus affirmée, les plus jeunes ont beaucoup de mal à se positionner . C'est parce qu'on n'a pas posé les règles sur le plan social autour de la sexualité. Cette liberté est un cadeau empoisonné qu'on leur a fait.


Quels sont les attentes et angoisses des jeunes aujourd'hui ? Comment la jeunesse d'aujourd'hui vit-elle sa sexualité en dépit des maladies comme le sida ?
Les premières angoisses des ados sont " comment je vais faire pour rentrer en relation avec quelqu'un ?" et " est-ce que vais être aimé… ?"
Tant qu'ils n'ont pas résolu le problème existentiel de la relation à l'autre, les risques de maladies ne les atteignent pas.
Ils commencent à se poser des questions sur le risque de contamination, des maladies ou des grossesses, quand ils ont surmonté leur problème d'identité et qu'ils sont dans la quête à l'autre. C'est seulement à ce moment-là qu'ils ont la maturite psychique suffisante pour se dire qu'une relation sexuelle, c'est entrer en relation avec quelqu'un d'autre, et c'est à partir de ce moment-là que peut se poser la question des risques.

Y-a-t-il des cours d'éducation sexuelle obligatoires ? Comment s'organisent-t-ils ?
Par rapport à l'éducation sexuelle en France, il y a deux niveaux.
Il y a d'abord le fait, qu'en 4e et en 3e, les cours de biologie comportent 6 heures qui sont consacrées à la procréation, à la contraception, aux MST, au sida.
Depuis 1996, on a rendu obligatoire deux heures minimum d'éducation à la sexualité en 4e et en 3e, qui sont des groupes de parole.

Sur les dernières enquêtes qu'on a faites auprès de nos jeunes, on a 75% de jeunes qui regardent les films pornographiques. En 10 ans, on est passé de 25% à 75% pour les mêmes tranches d'âges. C'est inquiétant, parce qu'il n'y a pas de parole d'adulte derrière. Un jeune qui regarde un film pornographique, ce n'est pas dramatique, les tabous, ça a toujours été fait pour être transgressé, mais ce qui est inquiétant c'est qu'il n'y ait pas d'adultes pour recadrer ça, pour leur dire que c'est une fiction, que ce sont des fantasmes d'adultes, que ce n'est pas la réalité de la sexualité des adultes.
Les jeunes prennent ça pour argent comptant, et du coup ils se trouvent dans le passage à l'acte par rapport a ces " modèles " et les " tournantes " en sont une des conséquences.

La dernière loi - ratifiée le 30 mai - rend obligatoire trois séquences d'éducation à la sexualité, de la maternelle à la terminale, et en plus des cours de biologie, c'est-à-dire du minimum qui est donné à tous les enfants, de savoir comment ils sont fait, comment on fait des bébés, comment on fait pour ne pas en faire et quelles sont les maladies qu'on peut attraper.
Ces séquences sont faites par des équipes éducatives volontaires et formées, ça peut être aussi bien le professeur de francais avec la documentaliste que l'infirmière avec la prof de gym. Ils ont une formation de 5 jours pour apprendre à mener un groupe de parole sur la sexualité : savoir poser quelques règles, voir comment on peut entendre un certain nombre de choses sur la sexualité, aider les adolescents à formuler leurs questions.
Les deux tiers des collèges en France (sur 5000) ont déjà mis en place ces séquences d'éducation à la sexualité. On a formé 11000 personnes dans les collèges et j'ai formé 200 formateurs qui suivent pendant un ou deux ans le cursus de sexologie médicale.

Et après ?
L'idée dans les groupes de parole est de faire participer des intervenants extérieurs (associations…) afin que les enfants puissent repartir avec un réseau existant soit en terme de numéros de téléphone, soit en terme d'adresses. Il y a beaucoup de groupes d'éducation à la sexualité qui sont mis en place en partenariat avec des centres de planification. Donc on va avoir un personnel de l'éducation national qui a été formé et un membre du centre de planification qui anime les deux heures ou six heures dans l'année.

On a beaucoup parlé ces derniers temps de violence sexuelle et notamment de " tournantes " . Quel rôle peut jouer la prévention et l'information à l'école dans ce contexte ? Et quel est le rôle et le poids des médias ?
Je crois c'est déjà d'aider les jeunes à se repositionner par rapport à la sexualité humaine, c'est-à-dire de les aider à avoir une idée plus globale de la sexualité comme par exemple prendre de la distance par rapport à tout ce qui est de la pornographie, les aider a réfléchir sur " qu'est-ce que c'est la sexualité des adultes ? la relation à l'autre ?, quelle est la différence entre les garçons et les filles ?, pourquoi les garçons et les filles n'ont pas les mêmes attentes ?, quelles sont leurs attentes ?, et comment quand je vais rentrer en relation avec l'autre, " il va falloir que je mette en mots cette différence ?" et " qu'est-ce qu'on va pouvoir faire ensemble ?" et " jusqu'où on peut aller ?".
Pouvoir accepter l'autre comme il est, c'est-à-dire accepter ces désirs et ces non-désirs, il y a tout ce travail autour de la prévention, qu'on appelle plus largement " violence et abus sexuels ", c'est-à-dire comment accepter l'altérité, que chacun puisse vivre ses goûts et ses dégoûts et accepter que chacun n'ait pas toujours envie d'être dans le même désir que soi.

Quel est le rôle des parents dans l'éducation sexuelle ?
Sur Lyon, on a un très beau programme en primaire qui tourne depuis dix ans, qui s'adresse aux maternelles, aux CE2 et aux CM2, à raison de six séquences par an, autour du corps, de la différenciation des corps, des rôles masculins et féminins, de la relation amoureuse, l'orientation est en terme de prévention autour de la violence et des abus sexuels. Dans ce programme, les parents sont toujours présents.

A partir du collège, on ne travaille plus avec les parents, en tout cas pas de cette manière. Le propre de l'adolescent, c'est quand même la séparation avec les parents, et la séparation autour du " sexuel ". Il y a une réactivation de l'œdipe chez les 13/15 ans qui fait qu'ils ne peuvent pas parler de sexualité avec leurs parents. En revanche, les parents peuvent donner des conseils, ils peuvent aussi dire qu'ils sont inquiets par rapport au sida, qu'ils sont inquiets par rapport à une grossesse éventuelle à 14/15 ans, parce qu'ils pensent que leur enfant n'est pas forcément mature.

Quels seraient les conseils que vous donneriez aux jeunes d'aujourd'hui pour
qu'ils vivent une vie sexuelle épanouie ?

Vous me demandez la lune ? Si ils y avaient des conseils a donner, c'est travailler avec eux sur le fait que la sexualité met en relation deux personnes. Que si on est en relation avec quelqu'un dont on a envie d'être proche, dont on est un peu amoureux, il faut de la parole, du respect vis-à-vis de soi et de l'autre. Ca veut dire que ça passe par des mots, ça veut dire que ça passe par du respect de l'un envers l'autre, et du respect de soi aussi, de savoir que chaque fois qu'on pose quelque chose dans le domaine de la sexualité, on touche toujours les personnes, on ne peut pas vivre des actes sexuels de façon complètement neutre. C'est de ce côté-là qu'on doit travailler, parce qu'on est confronté aujourd'hui à une banalisation de pratiques qui ne sont pas du tout fondées sur une relation.