Un siècle avant son indépendance (1962) l'Algérie a failli devenir un dominion autonome. C'est l'aventure du "Royaume arabe", le grand rêve libéral de Napoléon III. A l'origine de cet épisode mal connu de notre Histoire, où le destin de l'Algérie a failli basculer, se trouvent les "Saint-Simoniens". Une poignée d'hommes peu ordinaires, brûlant de passion, de générosité mais aussi d'ambition. Un curieux alliage d'idéalisme et de volonté réaliste.

On les appelait ainsi car ils se réclamaient des théories d'un économiste, le Comte de Saint-Simon (1760-1825), aristocrate qui prônait un mélange de capitalisme et de socialisme utopique, fondé sur une véritable religion du "progrès". Celui-ci devant assurer prospérité et fraternité à travers le monde. C'est au début du 19ème siècle que "l'évêque" Prosper Enfantin, véritable héritier de la pensée de Saint-Simon, et ses adeptes fondent une association qui tient à la fois de la secte et de l'ordre religieux. En 1832, Enfantin donne l'ordre à ses disciples, réunis dans leur étrange "couvent" de Ménilmontant, de partir sillonner le monde pour réaliser "le mariage mystique entre l'Occident - censé représenter les forces matérielles - et l'Orient - censé représenter les forces spirituelles". (Pour cette époque romantique, "l'Orient" évoque surtout le monde arabo-musulman de l'Afrique du Nord et du Proche-orient, dominé par les Turcs).
L'Algérie, comme l'Egypte, attire ces croisés du monde moderne. Ils s'embarquent pour cette terre d'Islam récemment conquise par la France, où tout est à faire et les voilà sillonnant le bled et apprenant l'arabe. Quelques-uns se convertissent à l'Islam, d'autres épousent des femmes musulmanes. Ce ne sont pas des aventuriers. Beaucoup sont polytechniciens (comme le célèbre général de Lamoricière), banquiers (les frères Pereire et les frères Talabot), ingénieurs, explorateurs, tous artisans de la révolution industrielle que connaît la France au 19ème siècle. Et ils vont implanter une économie moderne dans cet Islam "somnolent".

Ainsi, en Egypte, Ferdinand de Lesseps, qui est Saint-simonien, crée le fameux Canal de Suez. En Algérie, ses camarades vont presque tout bâtir : villes, ports, routes, chemins de fer, industrie. Mais, au dur contact des réalités africaines, beaucoup d'entre eux vont perdre la foi et se rallier à l'opposition "républicaine" soutenue par les Révolutionnaires de 1848, déportés en - Algérie, devenus colons et qui prônent une "Algérie Française", où - il faut bien le dire - ils se réservent pour eux seuls le bénéfice de l'égalité et de la fraternité.

Un noyau dur, fidèle à l'idéal Saint-simonien, représenté entre autres par le Général Fleury, ami intime et aide de camp de l'Empereur et par un certain Ysmaël Urbain, métis et interprète en chef au Ministère de la Guerre, arrive à convaincre Napoléon III en 1863-65 de créer en Algérie un "Royaume Arabe" et de proclamer "l'égalité parfaite entre les indigènes et les Européens".. (Les Européens car, au départ, les Français sont minoritaires et les Espagnols majoritaires en Algérie). Mais le sort s'acharne contre ce projet. Entre 1867 et 1869, la sécheresse, la famine, les sauterelles, les épidémies de choléra se succèdent provoquant la mort de 500.000 indigènes sur trois millions, c'est à dire un sur six. Enfin, en France, la guerre de 1870 et le désastre de Sedan entraînent la chute de Napoléon III. Le Royaume arabe disparaît avec l'Empire. La Troisième République confirme alors l'Algérie Française.

Nous avons évoqué en trois épisodes de 100' cette parenthèse utopique où l'Algérie est à la croisée des chemins et raconté l'étonnante aventure des "frères" Saint-simoniens à travers deux d'entre eux : Odilon Hubert et Hélie Toussaint (inspirés de deux personnages historiques). Partis pour leur croisade, la main dans la main, ils vont d'abord agir de concert, épouser l'un une musulmane, l'autre une métis espagnole, favoriser la cause arabe puis leurs destins vont diverger. Les deux amis finissent par se combattre. Le premier devient un des chefs du parti des "colons". Le second, métis, fidèle à son idéal de jeunesse, inspire le Royaume arabe à Napoléon III, jusqu'à l'effondrement de 1870 qui scelle le destin de l'Algérie Française pour un siècle.