Au-delà de la personnalité des protagonistes, les errements passés du Lyonnais trouvent leurs sources dans les rapports de connivence entre membres de la haute fonction publique. Récit, mais non point final.
Le Crédit lyonnais n'est pas un débutant dans le métier de la banque. Créé en 1863, le Lyonnais est de 1878 à 1966, la première banque française, à l'exception de quelques années après la Première Guerre mondiale où la Société générale était parvenue à le détrôner. Depuis 1966, la BNP l'avait dépassé et le Lyonnais périclitait doucement, troublé seulement par les grèves comme celle, célèbre, de 1974 et par l'agitation sociale qu'anime déjà Arlette Laguiller. Cette période culminera avec l'assassinat en mai 1976 de Jacques Chaine, son président.
En 1981, Jean Deflassieux est le premier cadre de la banque à devenir président. Il ne parvient pas réellement à éveiller la belle au bois dormant. Arrive la cohabitation en 1986 : Jean Deflassieux, socialiste connu, est débarqué pour être remplacé par Jean-Maxime Lévêque, croisé du libéralisme. Celui-ci veut se venger d'avoir dû quitter le CCF en 1981 : au Crédit lyonnais, on va voir ce qu'on va voir. Il secoue en effet la vieille maison et parvient à mobiliser les énergies. Il engage l'expansion tous azimuts. C'est en fait lui qui montera les dossiers qui deviendront les plus sulfureux, Paretti et la MGM, l'immobilier avec Olympia and York... Mais nous voilà déjà en 1988 et Jean Maxime Lévêque n'a pas réussi à obtenir de son ami Balladur la privatisation du Crédit lyonnais avant le retour des socialistes aux affaires. Trop marqué, il doit laisser la place.
Jean-Yves Haberer le remplace. La personnalité d'Haberer contraste fortement avec celle de Lévêque. Il est avant tout un haut fonctionnaire, fidèle serviteur de l'Etat et ancien directeur du Trésor. Ce n'est pas pour autant un nouveau venu dans la banque : de 1982 à 1986, il a déjà eu la lourde charge de diriger Paribas après sa nationalisation. Lui aussi a une revanche à prendre. En 1988, il a été vidé comme un malpropre de Paribas par la droite, alors qu'il pensait n'avoir fait que son devoir en continuant à servir l'Etat malgré la présence au pouvoir des socialistes qu'il ne soutient pas politiquement. Il décide de poursuivre et d'accentuer la politique d'expansion de Jean-Maxime Lévêque. Le Lyonnais reprend la tête des établissements français et se glisse parmi les grands mondiaux.
A partir de 1991, cependant, les nuages s'accumulent. L'engagement de la filiale néerlandaise CLBN pour 5,3 milliards de francs auprès de l'escroc Paretti dans la Metro Goldwyn Mayer commence à faire jaser. Parallèlement, le marché immobilier se retourne et le Lyonnais se retrouve avec des engagements très élevés sur les bras. Tout en minimisant les provisions, Haberer est obligé d'annoncer 1,9 milliard de pertes en 1992. En 1993, c'est l'hallali, la Commission bancaire commence à mesurer l'étendue du désastre et alerte les ministères de tutelle. Le Sénat décide de mettre en place une commission d'enquête. En novembre, Jean-Yves Haberer est " promu " à la tête du Crédit national et remplacé par Jean Peyrelevade.
Celui-ci était jusque-là président de l'UAP, qu'Edouard Balladur veut privatiser. Comme toujours en pareil cas, Balladur veut un homme de
confiance à la tête de la future privatisée. Jean Peyrelevade, ancien du cabinet de Pierre Mauroy, n'est pas de ceux-là. Pourtant, de l'avis général, il n'a pas démérité à l'UAP. Il avait même démontré son indépendance par rapport au pouvoir socialiste en refusant à Pierre Bérégovoy la participation de l'UAP dans le raid sur la Société générale. Pour ne pas faire apparaître son remplacement par Jacques Friedmann, ami de trente ans d'Edouard Balladur et de Jacques Chirac, comme une chasse aux sorcières, il faut lui trouver un " beau " point de chute. Le Crédit lyonnais présente l'avantage d'être à la fois un poste important et un poste dangereux, vu l'état de la banque. Si Peyrelevade devait échouer, ma foi, on saurait bien lui trouver un remplaçant.
Jean Peyrelevade sait naturellement tout cela. Il s'efforce donc d'obtenir dès le départ des garanties. L'Etat accepte fin 1994 de recapitaliser le Lyonnais à hauteur de 4,9 milliards de francs et de procéder avec sa garantie à la première opération de cantonnement, " defeasance " en anglais : le Lyonnais se retrouve ainsi allégé de 43 milliards de francs de créances très douteuses. Malheureusement, l'ouverture des tiroirs et l'épluchage des dossiers continuent d'apporter régulièrement de nouvelles (mauvaises) surprises. Début 1995, Peyrelevade est obligé d'annoncer 12 milliards de pertes pour 1994 et de tirer à nouveau la sonnette de Matignon et de Bercy.
Le Trésor n'avait accepté d'ouvrir les cordons de la bourse fin 1994 qu'après un bras de fer tendu. Cette fois, il refuse. De toute façon, Bruxelles menace et les concurrents s'alarment. On aboutit ainsi au plan du 17 mars dernier (voir p. 18). On en est là aujourd'hui et personne ne se hasarde plus à parler de page tournée. Les conséquences judiciaires de beaucoup d'affaires ne sont pas tirées, l'avis de la commission de Bruxelles n'est pas connu et d'autres surprises ne sont pas exclues. Certaines se seront peut-être déjà produites quand vous lirez ces lignes.
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