Gros Plan

>Les Alsaciens ou les deux Mathilde
>Entretien avec les scénaristes Henri de Turenne et Michel Deutsch
>Interview avec Roger Siffer

Interview avec Roger Siffer

 
 
Question1:
     
Question 2:
     
     
Question 3
     
     
Question 4
     
     
Question 5
     

 

Bonjour Roger Siffer, nous sommes ici à la Choucrouterie à Strasbourg. Comment définirez vous les Alsaciens et quels sont leurs de traits de caractère principaux vu qu'ils ont été une fois français, une fois allemands? Et qu'est-ce qu'il leur reste de ces deux cultures ?

Je ne sais pas très bien ce qu'est un Alsacien. La question est très compliquée. Est-ce que c'est quelqu'un qui parle cette langue, auquel cas quelqu'un qui vit ici et ne parle pas cette langue n'est pas alsacien. Est-ce qu'on peut être alsacien en n'étant pas en Alsace, c'est à dire quelqu'un qui est à Brazzaville et qui parle alsacien ? Est-ce que ce n'est plus un Alsacien ? Est-ce que c'est quelqu'un qui a une couleur de peau blanche ? Autrement dit, est-ce que quelqu'un qui est noir et qui parle alsacien est Alsacien ? Est-ce que quelqu'un qui est noir et qui est né ici n'est pas alsacien ? C'est une question très très compliquée dans la mesure où elle touche à une culture et pas à une ethnie, pas à une race parce que ça devient très vite " Blut und Boden ", vite suspect.

On pourrait dire : " les Alsaciens ce sont les plus allemands des Français ou les plus français des Allemands ". Peut-être. Alors, si on veut faire la différence entre des Alsaciens et d'autres gens, ça devient déjà plus simple. Par exemple, si on compare un Breton et un Alsacien, quelqu'un qui habite ou aime ces endroits-là. Je crois que le vrai Alsacien, c'est quelqu'un qui aime l'Alsace. Le plus grand cabaretiste que l'Alsace ait jamais eu, c'était Germain Muller.

Il avait une très bonne définition, en dialecte : " Wos isch a Elsässer ?", " Qu'est-ce qu'un Alsacien ? ". Et il répondait : " A Elsässer isch a Elsässer ", " Wos isch a gueter Elsässer ? ", " Qu'est-ce qu'un bon Alsacien ? " " A gueter Elsässer ichs a Franzos ", " Un bon Alsacien c'est un Français " , " Wos isch a ganz gueter Elsässer ? A ganz gueter Elsässer isch fascht schon a halver Schwob ", "Qu'est-ce qu'un très bon Alsacien ? Un très bon Alsacien, c'est déjà presque à moitié un Allemand ".

C'est très satirique mais ça donne déjà un peu le ton. Si on compare un Alsacien et un Breton, qu'est-ce qui est spécifique à l'Alsace, c'est ça qui m'intéresse. Mais il y a des choses qui me semblent plus importantes. L'Alsacien c'est quelqu'un qui a une conception de la maison autre que tous les autres habitants. Puisqu'en Alsace, la maison à colombages n'est pas un immeuble, mais un meuble. C'est un bien immobilier puisque l'on peut déplacer la maison de village en village. Alors je me dis que ces gens-là, qui depuis des centaines d'années ont une espèce de coquille d'escargot, ce sont fatalement des gens beaucoup plus accueillants et beaucoup plus ouverts que d'autres gens. Ça, c'est peut être une définition. Quand on prend Strasbourg, c'est une ville où il y a 620 ponts. C'est peut-être des gens, je suis optimiste, qui ont une ouverture d'esprit, qui ont un sens de la fraternité plus grand que dans d'autres régions du monde, je ne sais pas.

C'est un pays qui aime l'eau, il y a le Rhin, l'Ill. Alsace c'est Illsass, le siège de l'Ill. Selon une définition celte, l'Alsace est le pays au pied des montagnes. Ce qui est très compliqué, puisqu'on revient à notre définition du début, à cause de " au pied des montagnes ". C'est un pays où des deux côtés il y a des montagnes. D'un côté, elles sont bleues, de l'autre, elles sont noires, ce qui voudrait dire la Rhénanie. Ce qui voudrait dire que nos voisins de l'autre côté du Rhin, les Badois, ne sont pas des étrangers mais qu'ils font partie de la même famille. En clair, soit les Badois sont des Alsaciens, soit les Alsaciens sont des Allemands, ce qui frise le cauchemar. Donc, on ne peut pas faire ça non plus. Donc, j'ai essayé de trouver d'autres définitions. " Ils mangent de la choucroute. " Mais beaucoup d'Allemands mangent de la choucroute, des gens dans le monde entier. " Ils aiment chanter ", mais les Allemands aussi.

Se retrouver dans les bistrots est aussi un trait de caractère germanique. Il y a un trait de caractère plutôt intéressant que, peut-être, la grande population juive nous a apporté. Strasbourg est la première ville juive de France, la deuxième ville protestante, c'est le sens de la moquerie et de l'autodérision. C'est un pays qui a été envahi des centaines de fois. Il se trouve à côté de l'Allemagne, de la Suisse, de la Lorraine et est un endroit de passage. C'est-à-dire que même quand il n'y avait pas de guerre, les gens passaient. Quand les Italiens voulaient acheter un peu de fromage en Hollande, ils passaient et violaient nos grand-mères. Quand les Russes venaient acheter des huîtres en Bretagne, ils passaient par l'Allemagne et hopla! nos grand-mères en reprenaient un coup. Donc c'est un pays très mélangé. Cette situation historique tragique et cette situation géographique ont fait que c'est un pays qui a le sens de la moquerie et de l'autodérision. On ne trouve cela ni en Bretagne, ni en Corse, ni en Occitanie. C'est peut être un des traits de caractère les plus intéressants et les plus originaux de ces fameux Alsaciens que je ne sais pas définir.

Est-ce qu'il y a une culture Alsacienne et comment s'exprime-t-elle?

Une culture alsacienne, ça voudrait dire qu'il y a quelque chose de typique à l'Alsace qui n'existe pas dans d'autres pays. Ce qu'il y a de plus typique en Alsace et qui recouvre aussi bien la période française que la période allemande, c'est qu'il y a toujours eu des auteurs importants qui se sont tous amusés à faire de la moquerie. Ce qui est très intéressants dans la culture alsacienne, c'est qu'on y retrouve des grands thèmes qu'on retrouve dans le monde entier et les Alsaciens ne le savent pas. Il existe une version alsacienne de Tristan et Iseult, de Gargantua, des fables d'Esope.

Il y a eu tout un travail de fait, entre le XIIe et le XVe siècle, sur des grands mythes mondiaux . Un ensemble qu'on ne retrouve pas dans d'autres cultures. Et ce jalonnement de satiristes, comme Sébastien Brant, " La Nef des fous ", c'est un Alsacien je suis désolé, même si le concept d'Alsace était flou à l'époque. Mais de Brant à Wimpheling, Morener, tous les humanistes, tout ça c'est vraiment lié, peut-être pas à l'Alsace uniquement, ce serait un peu étriqué, mais bien au couloir rhénan. Et on retrouve cela régulièrement. Si l'Alsace a eu des satiristes comme Hansi ou comme Cislain au niveau du dessin, Stoßkopf qui a écrit le " Dr'Herr Maire " qui est la pièce la plus ironique sur les Français et sur les Allemands, si on a eu Germain Muller, peut-être que cette culture-là est vraiment originale. Quand je fais des interviews avec des journalistes français, je leur dis : " Est-ce que vous imaginez Raymond Barre sortant du conseil municipal et allant sur la scène du cabaret pour faire du cabaret politique ?

" Personne n'arrive même à le concevoir avec un homme politique français. Germain Muller était premier adjoint du cabinet de Pfimlin, c'était quelqu'un de très important qui faisait 80 représentations par an dans son cabaret " Barabli ". Le Barabli, rien que le mot, est une satire. Pendant la guerre de 14, les prisonniers alsaciens ou allemands n'avaient pas le même statut. Parce que les Alsaciens étaient annexés, mais c'étaient en fait des faux Français qui parlaient allemand. Un curé qui s'appelait Wetterle je crois, avait trouvé un test. Il montrait un parapluie et les Alsaciens disaient "s'isch a Barabli" comme on dit en alsacien, alors que les Allemands disaient " Regenschirm " et les Badois disaient " Schirm ".

Quand les Allemands voulaient avoir le statut des Alsaciens pour mieux bouffer, ils disaient " s'isch a Schirm ". Et on savait que ce n'était pas des Alsaciens. Son cabaret s'appelait Barabli à cause de cela. Il faisait 80 représentations et 80 000 spectateurs par an, uniquement en faisant de la satire politique. C'est une culture que personne n'a. Le cabaret en Allemagne est très fort, très politique, très non-sens, germanique etc, tout ce qu'on voudra. Mais le cabaret satirique politique, il est vraiment spécifique à l'Alsace. A la Choucrouterie on a fait une revue qui s'appelait les " Dents de la Maire ", on a fait 96 représentations, 96 fois complet et dans ce tout petit théâtre nous avons reçu plus de 15 000 spectateurs. Ca prouve vraiment que les Alsaciens aiment ça et que c'est une des cultures spécifiques de l'Alsace. Maintenant, il n'y a pas qu'une culture alsacienne, il y a des cultures, parce que l'Alsace, faut pas oublier, au niveau linguistique, au niveau architectural, c'est une mosaïque.

Il y a une partie alsacienne avec les maisons à colombages, une partie d'architecture allemande avec les trucs du Kaiser, place de la République, une partie française comme le palais des Rohan, une partie Jungendstil, c'est un gros mélange, même les langues ! L'alsacien, c'est pas la seule langue d'Alsace, il y a beaucoup de yiddish ditsch, de yaenisch, qui est la langue que les Allemands appellent le rotwelsch, la langue du voyage, il y a du vosgien, ce que l'on appelle le welsch, une sorte de gallo-romain probablement du début de l'ère chrétienne qui existe et qu'on parle encore. Il y a les mélanges de langues, toutes ces influences. C'est pas compliqué, le musée de l'art alsacien, c'est le seul qui a une aile complète consacrée à l'art juif, mais pas l'art juif en général, la poterie de Soufflenheim avec les motifs juifs, la peinture sous verre. Il y a une interpénétration des cultures qui fait que c'est une espèce de melting-pot.

Quand on prend la langue, il y a énormément de mots qui viennent du yiddish, de l'hébreu. Par exemple, là on est dans un restaurant, ce qu'on dit Beitsch en Alsacien. En Hébreu, je ne le parle pas, mais je crois que ça se dit Bara, et cela vient de là. Finalement je crois que la culture alsacienne est comme les Alsaciens, elle n'existe pas. Parce qu'il y a des périodes entières où il n'y avait plus un seul Alsacien de survivant. Comme après la guerre de 30 ans, par exemple. Les états faisaient régulièrement appel à des populations. Ce qui fait que chez moi, dans le Val De Villé, 17 communes, il y en a une où c'est la Forêt Noire, complètement, ce sont des Allemands qui sont venus repeupler un village d'origine polonaise, la vallée de Munster est complètement suisse au niveau des chansons, des costumes folkloriques etc. Après chaque guerre on disait c'est gratuit, vous pouvez venir chez nous, on vous donne des terres. L'Alsacien, comme la culture alsacienne, c'est plutôt une théorie.

Pour vous l'Alsacien est un patois ? Comment s'est il développé ? De quoi est-il composé ?

La langue française a des nuances hiérarchique entre une langue, ce qui est quand même très chic est un dialecte qui est quelque chose de moins chic par ce que ça ne s'écrit pas et un patois qui est carrément péjoratif. Je pense que ce qu'on parle c'est une langue. Que cela s'écrive ou pas. C'est pas tres important. D'autant que cela peut tres bien s'écrire. Moi je l'écris. Cela n'a pas été codifié simplement. On n'a pas à un moment donné dit la grammaire veut ça ou ça. Pour une raison très simple, quand les Alsaciens veulent échanger avec un des non-Alsaciens, comme beaucop de peuplades germaniques, ils échangent en Hochdeutsch. Quand un Alsacien de Strasbourg discute avec un Alsacien de Mulhouse il parle Alsacien mais quand il lui envoie un contrat il lui envoie en Allemand ou en français selon l'époque, qu'on soit Allemand ou Français.

Donc cette langue est alémanique, alemanisch et existe grossomodo de Haguenau jusque dans le Voralberg en Autriche. Elle date du 4ème siècle et les Alamans l'ont apportée et elle a relativement peu bougé. Ca correspond au Mittelhochdeutsch, qui était parlé en Allemagne jusqu'à l'arrivée de Luther qui a fait l'unification de la langue écrite. Donc c'est une langue mélangée elle a utilisé beaucoup de mots français. Tout le coté moderne de la langue n'existe pas puisqu'elle n'a pas évolué depuis le 19ème siècle. Pour dire c'est un téléphone on dit "S'isch a Telefon ", pour dire télévision " S'isch a Télévision ", camera etc.. Et on a aussi beaucoup utilisé de verbes par facilité et par amour aussi de la langue française et les Allemands le font aussi. Pour déranger c'est " derangiere ", pour accepter c'est " akzeptiere ", pour filmer c'est " filmiere " on prend le mot et on met un " iere " derrière comme en Allemand " ieren ".

Elle est tres mélangée mais elle est géniale par ce qu'elle est extrèmement savoureuse. C'est une langue de goût, pas une langue intellectuelle, on peut tout dire. On a traduit Bernard Marie Koltés en Alsacien, Thomas Bernard, Koebelie. Nathan Katz avait traduit Shakespeare et Germain Muller avait traduit Molière en Alsacien on peut le faire, ça pose pas de prolème.Mais c'est avant tout une langue de plaisirde fête de bouffe de boisson de rigolade quoi. Ce qui fait que quand on a la chance d'avoir deux langues, et ben on peut s'amuser deux fois plus, par ce qu'on a deux fois plus de plaisir, on peut aussi par ce qu'on est bilingue dire deux fois plus de conneries mais surtout et ce qui est très important, on peut aussi se taire deux fois plus.

Que souhaiteriez vous pour la culture alsacienne et quels sont vos projets ?

Qu'elle continue simplement à exister, qu'elle ne meurt pas de mort lente ou naturelle, ou par ce suicide collectif que les Alsaciens ont envie de faire. Tous les jours il y a une langue qui meurt dans le monde, hein, ce n'est pas plus triste qu'autre chose. Mais c'est toujours triste parce qu'une langue, c'est toujours une espèce de fenêtre de liberté, quelque chose de supplémentaire. Donc une langue qui disparaît, c'est un peu de liberté qui disparaît. On ne vivra pas mieux ou plus mal avec ou sans l'alsacien. Simplement, si on a ce double plaisir, les Allemands ont cette phrase formidable : " Ihr seid bi, Ihr lebt doppelt ! "

Mais nous, on n'est pas bi, on est tri, on peut parler français, allemand, alsacien, donc on a trois fois plus d'images, de bonheur, trois fois plus de plaisir en utilisant trois langues. Parce que même en utilisant le même mot, chaque langue est différente. Je prends toujours l'escalier comme exemple. Quand je dis l'escalier en français je vois quelque chose de très chic. Quand je dis " die Treppe ", je vois quelque chose en bois, de raide, qui monte au grenier pour chercher les souvenirs et quand je dis en Alsacien " a Stai ", qui vient du vieux mot allemand " Stege ", je vois quelque chose en grés rose qui descend à la cave pour chercher du vin d'Alsace. Ca c'est un plaisir que seul peut apporter le changement des langues.

Les projets ?

J'ai des projets pour les 312 années à venir. Donc, je ne travaille pas. Je n'ai qu'une passion, c'est pour le spectacle. Je passe jours et nuits, et ma famille est d'accord avec ça, à inventer des spectacles, à inventer des projets, à avoir des envies. J'ai envie de monter un truc. Tomi Ungerer va avoir 70 ans et il vient de sortir un livre d'aphorismes, de " Limmericks " comme disent les Allemands, des petites phrases du genre : " L'Alsace c'est comme le cabinet, c'est toujours occupé ! " PAAF !

Donc j'ai envie de prendre toutes ces phrases-là et d'en faire un spectacle avec un musicien et comédien qui s'appelle Cookie Dingler et qui ressemble un peu à Ungerer ,qui aime le Whisky comme lui, qui aime bien les Rolling Stones comme lui, et de faire un spectacle un peu anarco-éthilique un peu chaotique, comme ça sur ces phrases, un peu comme les brèves de comptoir. Voilà par exemple ce que j'aurais envie de faire. J'ai envie de monter le Gargantua en alsacien, j'ai envie de monter les fables d'Esope, qui existent en Mittelhochdeutsch, que je voudrais mettre en parallèle avec des brèves politiques. Par exemple Robert Grossman a déclaré à Fabienne Keller je ne sais quoi, et en guise de réponse, je prendrai le Renard et le Corbeau. Donc, faire des spectacles à la fois satiriques et à la fois sérieux. J'ai aussi pensé faire la tournée des bistrots tout seul avec une guitare en chantant et à pieds, comme j'avais fait au début. Arriver dans les bistrots et inventer sur place. Y'en a des milliers, pour 312 ans !

Merci pour cette interview.

Wanner olles welle wisse ewer d'elsässer mener Arte onleuye