| |
par Frédéric Mitterrand
La renommée est un phénomène simplificateur : elle a
sacré une fois pour toutes Fairouz "plus grande
chanteuse arabe depuis la disparition d'Oum
Kalsoum". On imagine aussitôt un univers de star
orientale se produisant devant des salles bondées
qu'agite la houle d'un public frénétique, entourée de
grandes formations compassées, arrachée à la ferveur
de ses admirateurs par des cortèges de limousines
fonçant parmi les sirènes hurlantes des motards et
l'entraînant vers de luxueux et mystérieux refuges où
l'attendent les fantômes de Farid El Atrasch, Asmahan,
Abdel Halim Hafez, Mohamed Abdel Wahab, illustres
devanciers toujours présents sous des multitudes de
mémoires inconsolées.
La rencontre de fantasmes héritées d'Hollywood, des
studios du Caire et l'ancienne douceur de vivre libanaise
est un puissant
cocktail d'illusions qui fait surgir des images de film
dont on ne sait si elles ont été effectivement
tournées ou si elles restent à mettre en scène ; et la
tentation est grande de confier à Fairouz le rôle
principal d'un nouveau chapitre de cet inépuisable et
séduisant feuilleton. La communauté arabe admire ses
chansons, adule ses apparitions, s'enorgueillit de la
savoir célèbre dans le reste du monde avec la même
ferveur dont elle entourait les idoles aujourd'hui
défuntes. Mythes et clichés n'ont-ils pas une réalité
que l'amateur de songes apprécie avec autant
d'intensité que le public populaire y apporte
d'innocence?
Et
cependant la personnalité riche et complexe de Fairouz,
sa forte et singulière contribution à l'art musical,
comme son attitude devant les défis à relever et les
drames à résoudre auxquels sont confrontés les
sociétés arabes contemporaines, interdisent que l'on
s'en tienne a une vision aussi rassurante mais également
tellement réductrice. Certes Fairouz appartient bien à
l'imaginaire collectif qui s'attache au petit nombre des
géants incontestés de la musique arabe, propulsée dans
leur cercle par son talent et l'amour du public alors
qu'elle sortait à peine de l'adolescence et qu'ils
étaient déjà âgés, elle hérite des reflets de leur
gloire quand leur mort transforme en légende
l'anachronisme sous lequel ils glissaient sans en avoir
vraiment conscience. Mais cette femme encore jeune à
l'apparence résolument actuelle bien que sa carrière
soit déjà longue, s'inscrit dans un contexte très
différent et exprime ses préoccupations qui lui sont
nettement personnelles.
Libanaise, elle appartient au pays qui demeure le plus
progressiste et le plus moderne de la sphère orientale
et elle ressent intensément le déchirement d'une guerre
civile où elle a maintenu ses liens avec toutes les
parties en ne défendant que le camp de la paix ;
attachée à la mémoire de tout ce qui est advenu quand
l'amnésie recouvre les ambiguïtés d'une paix
précaire. Chrétienne, elle se refuse à admettre que
l'arabité pût se limiter uniquement à une conception
intolérante de l'Islam qui exclurait particularismes et
minorités, tout en restant fondamentalement solidaire
d'une communauté qui se sent incomprise du reste de la
planète. Epouse et mère, elle a connu plus que sa part
de deuils et de chagrins privés et maintient la
cohésion de sa famille avec la chaleur et les valeurs
d'un matriarcat issu de la plus ancienne culture
méditerranéenne. Musicienne et poète, elle traverse de
longues périodes de repli auprès des siens, où elle
dissimule ses inquiétudes et sa mélancolie tandis que
le public réécoute inlassablement ses chansons en
s'interrogeant sur ses absences. A l'image de son pays le
Liban qu'elle n'a jamais cessé de célébrer , elle vit
comme en absente, à la fois incertaine et attirée par
la perspective de se savoir toujours en devenir. Et ce
devenir est un enjeu dont elle se sait le symbole pour
des millions de gens bien au delà des frontières de son
pays même. Selon qu'elle continuera à incarner la
musique arabe en poursuivant le prodigieux renouvellement
qu'elle lui a déjà apporté, ou qu'elle gardera le
silence en se retirant plus encore dans ce halo des
étoiles orientales qui ne s'efface jamais vraiment, on
pourra mesurer les progrès, l'enlisement ou le
désespoir de tout le monde arabe en général et de ses
femmes en particulier.
A cet égard un film de France qui lui est consacré
revêt une signification bien particulière parce que
Fairouz entretient une relation privilégiée avec notre
pays et qu'elle partage l'attente générale pour des
signes d'attention et de reconnaissance qu'il est le
mieux a même de formuler.
Frédéric Mitterrand
|
|