Entretien
avec Jacques Lassalle
Après
Andromaque, il y a cinq ans, vous revenez à Euripide, avec
Médée et à la Cour d'Honneur
Isabelle
Motrot a rencontré Jacques Lasalle lors du Festival d'Avignon
2000. Cet entretien a été réalisé
par La Compagnie des Indes.
Je
retrouve Euripide et la Cour d'Honneur. Une provocation ? Non,
bien sûr que non. Médée est d'une autre
facture que l'Andromaque créée en juillet
94. Euripide a écrit pendant quarante ans. Médée
est l'une de ses premières pièces, conforme encore
à la dramaturgie stabilisée par Sophocle ; il n'y
a pas de scène à trois, une figure centrale, du
sublime. Mais il y a dans ce sublime une ironie latente. Quant
à Médée, c'est la plus déplorable,
donc la plus bouleversante, des héroïnes. L'exemplarité
et l'excès de son malheur sont tels qu'ils entraînent
quand même une catharsis Ð chez un auteur qui n'a pas grand-chose
à faire d'habitude avec la catharsis.
Ce
jeune Euripide est plus sage, plus centré que l'Euripide
d'Andromaque. Celui-là, polyphonique et grinçant,
accentue avec le temps, le démontage, la déconstruction
du monde d'Eschyle et de Sophocle. Intellectuel désenchanté
devant la fin d'une civilisation fondée sur la soumission
des hommes aux dieux, il met en cause ce monde en inventant, une
dramaturgie de la mise en crise des valeurs régnantes.
D'où l'hostilité qu'il a suscitée, chez Aristophane
(cf. Les Grenouilles, par exemple). Mais Racine, au contraire,
ne cessera de se réclamer de lui. On a plus de pièces
de lui, que de ses prédécesseurs, (19 sur les 90
qu'il a probablement écrites) ce qui nous rend assez aisée
la compréhension de sa diversité et de sa permanente
évolution. C'est un dramaturge du questionnement, de la
polyphonie et de la non-exemplarité. Il l'est déjà
dans Médée, mais c'est une de ses premières
pièces. Les innovations formelles, pour l'essentiel, sont
à venir.
Quelle
sera la vérité de cette héroïne, Médée,
dans votre mise en scène ?
Je
n'en sais rien, heureusement. à propos de ce qui mène
à une mise en scène, Vitez parlait de " combustion
lente ". Je parlerai de germination lente. Aujourd'hui, j'en suis
seulement à une réflexion autour du double mythe
Médée au théâtre, Isabelle Huppert
au cinéma. La scénographie imaginée avec
Rudy Sabounghi, comme toujours très avant les répétitions,
est déjà un point de vue de lecture. Mais l'option
fondamentale reste à prendre sur le personnage de Médée,
déesse, sorcière, mère de Circé, 6
fois meurtrière et deux fois infanticide. Le fait divers,
la figure opaque, indécidable de sa protagoniste ne me
retient pas moins que la flamboyance du mythe.
J'ai
beaucoup fréquenté les cours d'assises, notamment
à l'occasion de la mort d'un ami assassiné. Ce qui
m'a beaucoup frappé dans les boxes, c'est l'état
de séparation chez les gens auxquels on rappelle l'acte
terrible qu'ils ont commis. Ils ne sont plus ce qu'ils étaient
au moment du meurtre. Ils hébergent au fond d'eux-mêmes
le diable, l'étranger, l'adversaire, selon le beau titre
du beau livre d'Emmanuel Carrère à propos de l'affaire
Romand. Médée interroge la présence de cette
dualité, cet " adversaire " en nous. Cela correspond à
ce qu'Isabelle Huppert exprime, depuis son premier film (La
Dentellière), cette dualité, cette matité,
cette incandescence du gris.
Jouer cela à Avignon peut paraître paradoxal. Comment
être intime dans un espace qui appelle un grand théâtre
du cosmos et de la communion lyrique ? Comment percer ou aggraver
le secret de Médée ? Que signifie ce crime de fait
divers ? A-t-elle tué ses deux enfants par amour, pour
les protéger, pour punir Jason, pour se punir elle-même
? A-t-elle d'autres motivations ? Les connaît-elle ? Entend-elle
en finir avec elle-même en même temps qu'avec les
autres ? Se veut-elle déjà morte, comme Jason, en
paraissant appartenir encore au monde des vivants ?
Comment
s'est fait, entre Isabelle Huppert et vous, l'accord sur cette
pièce ?
Bernard
Faivre d'Arcier voulait nous réunir et je souhaitais depuis
longtemps travailler avec elle. Isabelle Huppert est typiquement
l'actrice qui peut permettre d'assouvir un rêve d'équilibre
entre le jeu de théâtre et celui du cinéma.
Nous sommes partis de Médée, avons envisagé
dix autres hypothèses (Marivaux, Tchékhov, Shakespeare,
Ibsen, Pirandello...) pour mieux comprendre pourquoi il fallait
commencer par Médée.
Les
hommes, ici, sont assez méprisables dans un premier temps,
Créon, Egée, Jason surtout. Médée,
apparemment doit faire face à toutes les formes de la pire
lâcheté masculine ? Est-ce aussi simple ? La pièce
donne l'occasion de questionner un certain rapport des hommes
à la femme et à la féminité aujourd'hui.
Comment
sentez-vous cette mise en scène à inventer et à
faire ?
A
Avignon, j'essaierai un travail sur le temps, qui se souviendra
des Contes de la lune vague après la pluie, le film
de Mizoguchi. Ce sera un spectacle hanté par la traversée
de l'eau. D'un côté le fleuve, une maison prise dans
les sables. De l'autre, le palais et l'embarcadère du palais.
Le spectacle sera ponctué par les traversées, scandé
par leur réitération. C'est le palais et la cité
qui vont à la rencontre de l'Etrangère. Non l'inverse.
Et Médée y trouve une âpre satisfaction. Ce
n'est pas ici le " Qu'est-ce qui va arriver ? " qui importe, (la
tragédie est déjà jouée, dès
les premiers mots de Médée), c'est le " que comprendre
" ? Comment gérer cette série de meurtres, cette
terrible affaire de femmes, (c'est un titre de Chabrol justement
avec Isabelle Huppert ?) Comment les contemporains considéraient-ils
Médée ? Comme une victime ? Comme un monstre ? Et
nous ? Comment traiter le tragique non pas comme suspense mais
comme vertige, comme épaisseur de secrets, comme virtualité
sans retour de notre condition humaine ?
Vous
avez commandé une nouvelle traduction à Myrto Gondicas
et à Pierre Judet de la Combe.
Je
dois beaucoup à Jean Bollack à qui j'avais demandé
la traduction, belle, savante d'Andromaque. Mais j'avais aimé
aussi la traduction, claire, transparente d'Alceste que Myrto
Gondicas avait écrite pour Jacques Nichet. Myrto Gondicas
m'a dit travailler la plupart du temps à quatre mains,
avec Pierre Judet de la Combe. Ils signeront donc la traduction
ensemble. On se voit régulièrement depuis quelques
semaines. Pierre Judet de la Combe écrit un commentaire
additif au texte de leur traduction commune. C'est passionnant.
Pour moi qui ai toujours essayé de réconcilier l'université
et le théâtre, c'est un bonheur de travailler avec
d'éminents spécialistes, c'est la seule façon
d'accéder à l'intelligence, à la substance
même du texte originel. Ils m'apportent beaucoup et la réflexion
sur la représentation à venir peut apporter aussi
à leur travail.
Une
traduction vieillit presqu'aussi vite qu'une représentation.
Il est normal qu'une traduction soit éphémère
et que chaque mise en scène en génère une
nouvelle. Chaque nouvelle traduction prend en charge un savoir
nouveau sur l'uvre, en propose une approche singulière.
Traduire, c'est déjà mettre en scène. Et
mettre en scène c'est encore traduire.
Que
représentent pour vous la Cour d'Honneur et le Festival
d'Avignon ?
La
Cour est un espace consensuel et lyrique. Personne ne l'a mieux
compris que Vilar, pour qui c'était le lieu du consensus
civique autour de personnages héroïques et complexes,
d'une communion de la Cité. En revanche, un théâtre
critique, d'analyse, de déconstruction, de fragmentation
face à un public de plus en plus composite, est toujours
un peu provoquant. Ce théâtre sous les étoiles,
ce théâtre cosmique implique une grande simplification
unificatrice. Ce n'est pas exactement le cas avec Euripide. Médée,
pourtant, a la force d'attraction, de rayonnement, de compassion
unanime, des grandes héroïnes tragiques.
Il
faut aller à Avignon, dans ce festival trop souvent livré
à l'hystérie de la polémique et de la pléthore.
Pour moi c'est l'un des derniers espaces fédérateurs
du théâtre français. C'est là que je
suis " né ", dans ce grand lieu où la Cité,
et au-delà, tout un peuple, se retrouvaient dans une convivialité
vraie, autour des grandes questions dont dépendent leur
avenir. Le jour où la ville d'Avignon et l'Etat opteraient
pour une simple équation culture-tourisme, que resterait-il
au théâtre public français de mémoire
et de dialogue partagés. Il faut aller à Avignon,
mais sans illusions. On peut en revenir cassé. Qu'importe
! c'est là que nous pouvons le mieux témoigner des
raisons que nous avons encore de faire du théâtre.
Entretien
réalisé par Gilles Costaz